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Entretien du fabuliste Patrice Barberet avec Delphine Dupré

Bonjour, Patrice Barberet, je suis heureuse que vous ayez accepté de répondre aux questions de La Renaissance française.

Tout le plaisir est pour moi, Mademoiselle Dupré. J'approuve la naissance de ce nouveau quotidien national, il va sans dire. La nation en a bien besoin.  

Pourquoi écrire des fables à notre époque? Ne pensez-vous pas que cela soit ringard?

Non, pas du tout, au contraire. Ce qui est ringard, c'est d'écrire des poèmes de pacotille incompréhensibles qui ne veulent rien dire ou des romans à la gomme. Notre époque a besoin d'air frais et d'oxygène, la liberté d'expression est mise à mal dans notre pays aujourd'hui. Ecrire un recueil de fables constitue de nos jours un sain exercice et un geste littéraire symbolique fort, nécessaire et vital. Une vraie preuve de vitalité esthétique et artistique. L'empilement de romans à la gomme sur les tables des libraires ne rime à rien, obscurcit les consciences, et rétrécit le champ des possibles.        

Où en êtes-vous de l'écriture de votre premier recueil de fables?

C'est un long travail. J'arrive cependant au bout de mes efforts. J'en ai fini pour ce qui est de l'écriture des fables et des poèmes proprement dits, je n'ai plus aucune pièce à ajouter au présent recueil. Il faut savoir couper le cordon à un moment donné. Je dois garder aussi de la matière, de l'énergie et de la réserve pour les recueils suivants. Je dois encore relire et fignoler L'avant-propos de Maître Renard, et relire encore une fois chacun des 12 livres. Je dois relire plusieurs fois mes fables. Je dois notamment me méfier des humeurs qui étaient les miennes lors de mes relectures précédentes... Le cerveau humain n'est pas assez puissant pour déceler toutes les faiblesses, et non plus repérer toutes les potentialités, d'une fable (ou d'un poème) au premier coup d'oeil. Il y faut plusieurs relectures, et l'oeil du maître, en ce domaine, est parfois faillible. Le problème dans mon cas, c'est aussi l'oubli. J'oublie le contenu précis de mes pièces, que je ne connais pas par coeur, si bien que je suis toujours assailli par le doute et par le besoin de les relire. Par ailleurs, les Muses aiment être caressées et recaresséees dans le sens du poil, voire à rebrousse-poil, si bien qu'elles tardent à vouloir nous livrer le mot de la fin à nous autres, poètes, pour faire durer le plaisir. Ce sont de fieffées coquines. Il est assez difficile d'imaginer combien elles recherchent assidûment ma compagnie. Elles se livrent aussi à une secrète guerre d'influence entre elles dont je ne puis vous révéler tous les détails. Pourtant, la vie d'un poète est assez terne et grise, elle n'est guère différente de celle d'un menuisier ou d'un ébéniste. L'atelier du poète, quand il ne travaille pas sur le motif, est seulement un peu plus douillet que celui du forgeron. Les Muses craignent que j'aille butiner ailleurs, que je leur fasse faux-bond ou mes adieux. L'angoisse les étreint et les anime sitôt que j'éteins mon ordinateur. Alors, elles font durer le plaisir. Elles sont immortelles, vous savez, elles ne sont pas pressées comme nous autres, elles ont l'éternité devant elles. Vous agiriez de même si vous étiez admise dans leur cercle, croyez-moi. Je ne vous cache pas cependant que je suis au bout du rouleau et que j'ai besoin de changer d'air, l'écriture d'environ quatre cent vingt fables et poèmes, ce n'est pas rien. 

En effet, cela semble beaucoup. Quand pourrons-nous les lire et sous quelle forme?

Ce premier recueil comporte douze livres de fables comme celui de La Fontaine. J'ai tenu à respecter ce chiffre pour m'inscrire d'emblée dans une tradition poétique ancienne faisant la part belle aux Olympiens. Les fabulistes emploient en effet le terme de "livre" pour désigner un groupe d'une vingtaine, trentaine, voire quarantaine de fables dans mon cas. Ce premier recueil s'intitulera Les fables du lavoir. L'ensemble de ce premier recueil fait environ un millier de pages. J'ai donc décidé de le publier en trois petits receuils différents qui auront chacun leur propre titre. Cette publication sera étalée dans le temps. Il est en effet généralement de tradition qu'un recueil de fables comporte une grosse centaine de fables. Ainsi firent Phèdre, Marie de France et La Fontaine en leur temps avant moi. Je cours un peu un risque en procédant ainsi car ce recueil a été conçu comme un tout homogène et cohérent. Les quatre premiers livres de fables formeront le premier sous-recueil. Les quatre livres suivants formeront le deuxième sous-recueil, et les quatre derniers livres formeront le troisième et dernier sous-recueil. Je pense que le premier de ces trois petits recueils sera publié au printemps 2013. Je dois encore le relire une dernière fois. Vous savez, au fond, que ce premier petit receuil soit publié en mars, avril, mai ou juin 2013, n'a pas grande importance. Un poète n'écrit pas pour les mois de l'année, mais pour les générations présentes et futures, et pour la postérité. Alors, un mois de plus ou de moins, cela n'a guère d'importance.

Pouvez-vous nous dire quelques mots au sujet de ce premier petit recueil ou sous-recueil qui sera publié au printemps 2013?

Disons seulement ici que ce premier petit recueil fera voyager le lecteur du sud de l'Angleterre à Paris, en empruntant divers chemins buissonniers. Il comportera des fables en vers libres, des sonnets, et un certain nombre de pièces en prose. Ce sera une sorte de vagabondage poétique, esthétique et moral. Les anglophiles devraient y trouver leur compte. J'ai passé de nombreuses années en Angleterre, et je n'oublie pas les jolies fables que La Fontaine a écrites sur ce pays: Un animal dans la lune, Le pouvoir des fables et Le renard anglais. Je rends aussi hommage aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo dans le deuxième livre consacré à l'archipel de la Manche. Je tenais vraiment à ce que mon recueil débute chez Jane Austen et Virginia Woolf pour des raisons symboliques, sentimentales et personnelles. Le livre 4 est consacré à Paris et réserve a priori une surprise de taille. Le livre 3 est une grande déambulation qui entraîne notamment le lecteur en Belgique et à Amsterdam.         

Sur quoi travaillerez-vous une fois ce premier recueil de fables terminé?

Je tiens d'abord à préciser que les poètes et les grands artistes en général ne sont pas des machines, contrairement à ce que pourrait laisser croire la lecture de la presse parisienne. Il ne sert à rien d'additionner les romans et les volumes. Cela n'est pas du tout un gage de fécondité. C'est peut-être même au contraire un gage d'aveuglement, de bêtise, d'imposture, de vanité, de népotisme et de lâcheté. Vous avez problement remarqué que l'histoire retient généralement d'un grand écrivain que trois ou quatre titres au grand maximum, sauf à s'appeler Balzac. Généralement, les grands romanciers s'en tiennent d'ailleurs à une minuscule dizaine de titres tout au plus, les grands poètes à trois ou quatre recueils ou grands poèmes au maximum. Il ne faut pas confondre la littérature et la peinture. Le peintre peut multiplier les tableaux, pas l'écrivain. Ma période de repos sans écriture sera courte, car j'aime ce travail, qui est pour moi un plaisir. Je n'écrirais pas si je ne prenais pas du plaisir à ce que je fais. Je plains les écrivains que l'écriture fait souffrir, ils se sont trompés de carrière, ils s'illusionnent sur leur vocation. Bien sûr, l'artiste doit douter comme tout un chacun, mais souffrir, non. On n'a pas le droit de souffrir quand les Muses ont la bonté de se pencher sur vos épaules. Ma période de repos avec écriture consistera en l'achèvement d'un recueil de textes en prose qui aura pour titre, très probablement, Le chemin de la Piquette. Il comportera a priori deux longs poèmes en prose, un recueil central d'aphorismes et de pensées poétiques, la tenue de deux courts journaux littéraires et deux longues nouvelles. Sitôt terminé ce recueil de pièces en prose étroitement liées, faisant la part belle au dialogue des genres, je m'attaquerai à l'écriture et à l'achèvement de mon deuxième recueil de fables, qui est dans les faits déjà bien entamé en terme de pièces déjà écrites. Non, je n'écrirai pas un Dictionnaire amoureux du cabri, si c'est cela que vous tenez à savoir!         

Pourquoi ne pas envoyer votre manuscrit, votre premier recueil de fables, aux maisons d'édition parisiennes?

J'ai envoyé à Paris quelques fables en 2010 et un manuscrit inachevé en mars 2011. Ma démarche n'a visiblement pas suscité un grand intérêt. Les éditeurs préfèrent entasser les romans et les polars. L'appauvrissement intellectuel, esthétique, littéraire et moral qui en résulte est considérable, mais c'est ainsi, je ne puis rien y faire. Je ne suis pas du genre non plus à frapper continuellement aux portes, qui plus est à des portes qui ne m'inspirent pas grand chose. Pour tout vous dire, je ne suis pas du tout impressionné par la production littéraire contemporaine qui est inférieure de très loin à celle de nos aînés. Le basculement du monde dans la civilisation de l'image et de l'audiovisuel nuit à la floraison et au rayonnement des belles lettres. La surpopulation humaine a aussi pour effet délétère d'abîmer le monde et d'enlaidir le réel. Tout cela nuit en bout de chaîne aux hommes, à la culture et à la littérature. L'audiovisuel favorise le règne de la médiocrité et le nivellement par le bas. L'idée d'être publié par Paris ne m'obsède donc pas le moins du monde. Je suis atterré par les courts passages que je peux lire dans les halls de gare quand je feuillette au hasard des romans contemporains primés. Franchement, on prend vraiment les gens pour des cons avec les prix littéraires. Ce n'est pas un honneur à notre époque d'en recevoir un. C'est même plutôt une tache. Le roman contemporain est devenu le hamburger de la littérature mondiale. Par ailleurs, il me faudrait envoyer un gros manuscrit d'environ 1000 pages, ce qui n'est pas facile à gérer en terme de logistique. L'important pour un grand poète, c'est d'être lu et de vivre de son art, d'être lu par le grand public et par les générations futures, pas par les petits fonctionnaires des lettres parisiennes dont l'avis n'a que peu d'intérêt et de valeur. Ce qui ne veut pas dire que je ne veuille pas être publié un jour en édition papier. Un jour, il faudra bien que je songe à une prestigieuse édition illustrée de mes fables dans ma langue maternelle. J'espère aussi que des maisons d'édition étrangères me contacteront pour me soumettre des projets de traduction et d'édition papier. Je ne voue aucun culte à l'édition papier, dure ou molle, quand bien même, à titre personnel, je préfère lire des vieux livres de poche d'occasion. Je ne vous parlerai donc pas de la fameuse et légendaire odeur du papier, car tout cela, c'est un peu du pipeau quand on lit des livres de poche, ce qui est très souvent mon cas. J'aime le livre papier, non pas à cause de l'odeur du papier, dont je me contrefous, mais à cause de mon fauteuil. J'aime aussi la liberté qu'il offre au lecteur; on peut le saisir, le toucher, le reposer, le feuilleter, le lire, le ranger, l'emporter, le perdre, le retrouver, l'écorner... Tout cela est bien plus important que l'odeur de la colle. Je préfère l'odeur du thym et du cumin, pas vous? 

Puisque nous en sommes aux poncifs, aimez-vous les mots?

Oui, mais je préfère les métaphores, les images, les phrases, les vers, les idées et les associations d'idées, bref les groupes de mots. Je ne voue pas un culte particulier aux mots. Je préfère aussi les feuilles mortes et les ronds dans l'eau, par exemple. Je tiens à insister aussi sur le fait que j'aime autant les chiens que les chats. N'y voyez pas de ma part une faiblesse de caractère. Ceux qui disent aimer les mots ne font que roter.    

Tous les mots, dans un poème, comptent-t-ils?

Oui, mais certains mots comptent plus que d'autres, et le poète ne pèse pas chaque mot dans une balance avant de le coucher sur le papier. Certains mots viennent dans le rythme, avec le rythme, naturellement, sans qu'on y songe. D'autres, en revanche, sont en effet piochés avec des pincettes après coup. En général, les premiers jets et les premières versions privilégient la recherche de la structure, le rythme, la fluidité, les idées et les images centrales, les pincettes entrent en jeu quand vient le temps de l'achèvement. Il en va de même pour les allitérations et les assonnances. Elles viennent naturellement sous la plume, au travers de ce que l'on pourrait appeler le gueuloir intérieur ou inné. Le poète accentue parfois un peu la chose après coup, toujours grâce aux fameuses pincettes. Il est naïf de penser que le poète pèse chaque mot. S'il agissait ainsi, il n'arriverait pas à écrire. Vous aimez les pincettes?

Qu'est-ce qu'un vers parfait?

C'est un vers qui fait mouche, que l'on comprend tout de suite, qui ravit l'esprit, qui nourrit l'imagination et la pensée, qui fournit un aliment aussi bien à la rêverie qu'à la raison, et qui fraye idéalement la voie aux vers qui suivent et le congratulent. Savez-vous que l'hémistiche est un vers à moitié plein?     

Quelle différence existe-t-il entre faire des phrases et faire des vers?

Bonne question. Je crois qu'il est plus facile de faire des phrases. Pour ce qui est de la pure expression des idées, du pur cheminement des idées, faire des phrases constitue au départ un mouvement plus simple et naturel que celui qui consiste à écrire des vers. C'est pour cela que le poète qui écrit en vers, comme fit si bien La Fontaine, doit essayer de donner l'impression que tout est facile et naturel dans son art, quand bien même il a retravaillé plusieurs fois sa pièce de façon assidue pour parvenir à un si heureux effet. Il doit compenser son handicap de départ. Ce qui n'empêche pas certains passages des fables de La Fontaine de paraître un peu alambiqués pour le lecteur d'aujourd'hui, ce que fit déjà remarquer Lamartine en son temps. Heureusement, ces passages tortueux ne sont pas trop nombreux. Le poète doit s'astreindre à la clarté en dépit des contraintes imposées par les règles de versification. Le temps des poèmes obscurs et abscons est révolu. Un poème qui ne peut pas être compris du plus grand nombre n'a pas beaucoup d'intérêt. Ce fut le défaut majeur du 20ème siècle que cette poésie obscure faisant fi de la clarté et du sens. Sans aller jusqu'à parler de mauvaise poésie délibérément stérile et obscure, ce n'est jamais bon signe quand on doit relire un vers ou un passage pour le comprendre. Cela brise la fluidité de la lecture. Il faut donc allier simplicité, clarté et musique. Cela n'empêche pas de glisser ici et là des vers et des passages au sens légèrement plus étrange et mystérieux. La clarté doit être au coeur du poème, l'obscurité reléguée dans la marge. Cela dit, si je fais l'éloge de la clarté et du retour du sens en poésie afin que les pièces puissent être comprises de tous et donner du plaisir, il va sans dire que le compagnonnage dans un recueil de ces différentes clartés entremêlées et juxtaposées peut créer ici et là de l'étrangeté, voire du trouble. La clarté n'est pas l'ennemie de la complexité et de la sophistication. Souvent, en poésie, l'obscurité n'est en fait qu'une béquille, qu'une fausse profondeur, cherchant désespérément à masquer la vacuité, le vide et le néant de l'auteur. Le sage n'est pas seulement un chêne serein qui domine tout du haut de ses ramures et qui se tient à l'écart, il est aussi une bouse de vache qui vient troubler l'eau des fontaines des cités. La complexité doit naître de l'enchaînement des clartés. Ecrire en prose ouvre des plaines infinies, écrire en vers ressemble plus à une balade en forêt, je ne saurais mieux vous décrire la situation. Une phrase en train de naître me fait penser à une chevelure que l'on dénoue dans le ciel. Dans le cas du vers, cette chevelure flotte librement aussi, mais dans le courant d'une rivière, qui divague à l'intérieur des limites prescrites par le tracé de son lit mineur. Vous percevez la différence? Le champ des possibles est beaucoup plus vaste lorsqu'on écrit en prose, lorsqu'on aligne des phrases. Chaque phrase qui vient sous la plume est une hydre de Lerne à laquelle il faut couper des têtes qui pourront repousser à l'épreuve de la relecture. Dans le cas du vers, les têtes à couper sont beaucoup moins nombreuses. Cela dit, le doute demeure toujours que de meilleures têtes auraient pu pousser ou repousser. C'est notamment pour cela qu'il me plaît d'écrire des sonnets. On évite ce vertige intimidant et perturbant de l'infini des possibles restés cachés ou mort-nés. Comme Hercule, le créateur élague et assainit son texte. Je ne devrais pas employer ici cette image facile de l'assainissement qui pourrait causer du tort aux zones humides. Ces dernières souffrent suffisamment le martyre à notre époque. Pourtant, sans zones humides, pas d'écotones, nous sommes bien là au coeur du drame. Je me dis parfois que la nature vit et subit à notre époque le calvaire du Christ, sauf qu'au lieu de nous sauver sa disparition nous condamnera et obligera peut-être les hommes à multiplier les péchés pour survivre.   

Qu'est-ce qu'une fable parfaite?

Une fable qui ne pèse et qui ne pose. Il en est de la fable encore plus que du poème de Verlaine. Elle doit être lue et comprise facilement. Elle doit donner du plaisir. Elle doit être gaie et joviale. Je ne suis pas certain qu'elle ait nécessairement besoin d'une morale. Mais si elle n'en a pas une, elle doit du moins être incluse dans un recueil de fables où d'autres fables en posséderont une. Le mot fable, au sens large du terme, n'inclut pas l'idée de contenu moral. Le danger le plus grand dans l'écriture d'une fable est, non pas le mot de trop, mais plutôt le vers, l'idée ou le passage de trop, voire la référence de trop. L'adage n'est pas une nécessité. La Fontaine l'a bien vu en supprimant parfois l'adage quand la morale se détache suffisamment bien du corps du texte. L'adage n'est présent dans la fable qu'en tant que précaution supplémentaire et pense-bête. Il doit accrocher l'esprit, il doit laisser une empreinte dans la mémoire. C'est pour cela qu'on le met souvent à la fin de la pièce, où il agit comme une nymphe Echo qui résume et synthétise la situation. Mais en tête de fable, il frappe aussi l'esprit, il annonce la couleur, il guide d'emblée le lecteur, autre moyen de laisser une trace dans la mémoire. Je crois que la qualité de la fable dépend également de l'adéquation entre son propos, son intrigue, sa morale, et le choix des personnages mis en scène. C'est en partie pour cela, d'après Taine, que La Fontaine est supérieur à Florian. Florian choisit parfois mal ses animaux et ses acteurs. Pour donner un exemple grossier, vous ne pouvez pas faire d'une dinde la reine de votre recueil! On est alors dans la farce et non plus dans la fable. Je pense que le défi du fabuliste consiste aussi, surtout lorqu'on écrit un receuil de 400 pièces, à toujours surprendre le lecteur. Il faut donc varier les formes et les sujets. Il faut penser à la fable, mais aussi à l'enchaînement et à la réunion des fables au sein du recueil. Il faut penser à l'originalité esthétique du recueil.   

Pensez-vous être le meilleur fabuliste français depuis La Fontaine?

Sincèrement, oui, même si certains trouveront peut-être les vers de Florian plus grâcieux que les miens. Du point de vue de l'ambition, de l'ampleur, de la richesse, de la variété, de la complexité, de la dynamique, de la portée symbolique et esthétique de l'entreprise, je lui suis très largement supérieur. Quant aux autres fabulistes, les disparus, les oubliés, je n'ai pas encore trouvé le temps de les lire sérieusement de bout en bout. Je ne connais d'eux que des fables éparses, dont certaines sont ravissantes. J'aime bien les lire. Cela me détend et me distrait. Je les aime bien. Ils me font penser aux romanciers contemporains qui gagnent des prix littéraires.     

Quelles sont vos habitudes de travail?

Je suis du matin. J'écris en général le matin et en début ou fin d'après-midi. Rarement la nuit ou en fin de soirée. J'ai besoin de la lumière naturelle du jour. Je préfère garder les soirées pour la lecture. Quand je travaille sur une pièce que je sais être assez longue, je travaille directement sur l'ordinateur. En revanche, quand je travaille sur une pièce courte, par exemple un sonnet, il peut m'arriver d'écrire à la main sur des cahiers, de jeter des vers et des strophes sur des feuilles volantes, avant de peaufiner le poème sur 'ordinateur. J'écris tous les jours de la semaine en général, en tout cas tous les matins, mais m'interdis d'écrire le dimanche après-midi. Je lève le pied le week-end. J'essaie de m'astreindre à une routine comme n'importe quel autre artisan, et de respecter le calendrier normal de la vie sociale. Le travail de relecture fait partie du travail d'écriture. Je suis contraint de relire et de retravailler plusieurs fois une pièce avant d'en être à peu près satisfait. Il est très rare que tout soit parfait du premier coup. On s'illusionne beaucoup dans le feu de l'action. Je lis beaucoup aussi, et de préférence des oeuvres qui pourront m'apporter quelque chose dans mon travail. Je n'aime plus lire dans le vide. Je suis comme Alfred de Vigny. Certaines lectures sont devenues pour moi tout à fait inutiles.      

Combien de temps vous aura-t-il fallu pour écrire ce premier recueil?

Plus de trois ans à temps plein. J'ai travaillé dessus à plein temps, de façon assidue, de septembre 2009 jusqu'à ce jour, sachant que j'ai perdu du temps en chemin en écrivant quelques longues pièces que j'ai finalement décidé d'écarter du présent recueil, suivant en cela le conseil judicieux des neuf soeurs. Sinon, j'écris des fables depuis novembre 2005. Cela fait donc sept ans que je travaille à mon recueil, sachant que pendant ces sept années j'ai accumulé un nombre conséquent de pièces qui seront intégrées dans mes recueils suivants.  

Combien de recueils de fables pensez-vous pouvoir écrire?

Trois ou quatre. Je ne sais pas encore si j'écrirai trois ou quatre recueils en tout. L'écriture de mon troisième recueil de fables décidera pour moi. Je verrai bien en temps voulu. Trois recueils, ce serait déjà bien! Je pense que je dépasserai au final le millier de fables et poèmes. Je tiens à ce que l'écriture de ces différents recueils soit étalée et espacée dans le temps. Je me reposerai entre l'écriture de chaque recueil. J'ai accumulé dans ma jeunesse un certain nombre de textes en prose restés à l'état d'ébauche qui m'occuperont entre l'écriture de chacun des recueils. Je tiens à ce que chacun des recueils ait sa personnalité propre. Tous mes recueils n'en formeront pas moins au final un ensemble esthétique cohérent. J'écris aussi de temps à autre des poèmes en prose qui formeront un recueil poétique séparé. Ceci dit, ces poèmes en prose seront liés aussi aux fables, puisqu'ils évoquent des lieux où évoluent les personnages de mes fables.      

Quelles innovations, quels progrès apportez-vous au genre de la fable?

Disons que dans ce premier recueil, j'insère quelques fils directeurs narratifs et métaphoriques que l'on ne retrouve pas chez La Fontaine ou Florian, et commence à tracer le portrait de personnages dûment identifiés et récurrents comme dans le Roman de RenartLe lecteur perçoit par exemple que Maître Renard est un renard bien particulier et toujours le même renard, habitant un lieu précis, plutôt qu'une sorte de renard interchangeable perdu dans l'immensité de l'univers. Je crois que ce sont là les deux nouveautés majeures de ce recueil de fables, nouveautés que l'on doit beaucoup au roman donc. La Fontaine a intégré le conte, la dimension du conte dans son recueil pour enrichir le genre, j'insère ici celle du roman. La présence de poèmes, notamment de sonnets, constitue une autre innovation importante. Par ailleurs, ce premier recueil est assez autobiographique. Les lieux décrits, les chemins empruntés, sont ceux qui ont jalonné ma vie des vingt dernières années. Je crois aussi que, contrairement à La Fontaine qui parle dans ses fables de l'amour de façon générale plutôt que personnelle, je renoue avec l'autobiographie, l'élégie et la tradition pétrarquiste. Tout cela est assez palpable dès ce premier recueil. Ce premier recueil se veut une ode au vagabondage et à la promenade. L'unité de temps, de lieu et d'action y demeure donc assez vague. Elle sera beaucoup plus franche, nette et marquée dans mon deuxième recueil qui fera le portrait de la vallée du Lison, dans le Doubs.

Ne craignez-vous pas que l'on vous reproche l'inclusion de ces poèmes?

J'ai décidé de faire de Maître Renard un poète. Il serait aberrant que le lecteur ne puisse pas goûter à sa production poétique. Tout cela, je sais, donne à mon entreprise un petit air de Pessoa. J'en ai bien conscience et c'est tant mieux! Vive Fernando Pessoa! Je pense que l'inclusion de ces sonnets dans mon recueil permet de montrer au lecteur que le sonnet reste une forme poétique moderne, maléable et ludique, plaisante et distrayante à la lecture. Ce côté ludique du sonnet avait quelque peu disparu depuis Arthur Rimbaud. La création de ce renard écrivant des poèmes me permet de renouer aussi avec la tradition ancienne des concours poétiques telle qu'elle s'exprime dans les oeuvres bucoliques de Virgile et de Théocrite. Je pense que mon roi lion s'adonnera à l'écriture de haïkus comme Jack Kerouac! Le genre progresse, je vous dis, il se raffine toujours plus, chère Delphine!     

N'est-ce pas difficile à supporter cette ombre tutélaire obligée du maître considéré indépassable?

Non, pas du tout, je n'y pense pas. Je sais que mon entreprise est différente de celle de La Fontaine, que je n'écris pas à la même époque que lui, que pareil à lui, enfin, j'enrichis le genre, je lui donne une nouvelle dimension. Je trouve ce tête-à-tête intime plutôt flatteur et stimulant. Je suis fin prêt pour ces dames. Je commence à accumuler les heures de pratique.    

Il existe en plus de la vieille Querelle des Anciens et des Modernes une deuxième Querelle. Certains pensent que l'art doit être engagé, d'autres pensent que non. Qu'en pensez-vous?

S'agissant de la première Querelle, je vous répondrai simplement que les vrais Modernes sont très souvent des Anciens. Pour ce qui est de la seconde, les choses sont plus compliquées, je crois. Par tempérament, je suis plutôt un artiste désengagé. Je ne suis pas du genre à aller défiler dans la rue, je préfère la vie à la campagne. Je suis plus un Vigny qu'un Lamartine. Je n'ambitionne pas un siège de député. Mes poèmes en prose et mes premières tentatives romanesques de jeunesse n'abordent en rien les problèmes d'actualité de notre temps. Ils sont au contraire une ode au désengagement total, au retrait social même, à la retraite, sinon à la sainteté démangée par le désir et hantée par la beauté de la nature comtoise. J'ai commencé à écrire des fables un peu par hasard, à l'âge de 33 ans. On ne peut pas écrire des fables, aborder les questions de morale, sans être happé tôt ou tard par les problèmes de son époque. C'est donc la pratique du genre de la fable qui m'oblige à m'engager quelque peu, et ce presque malgré moi. Si j'en étais resté à mes travaux de poésie pure et de prose poétique romanesque, mon engagement se serait résumé à cette ode au désengagement. Ceci dit, la fable n'est pas la satire, le conte philosophique ou le pamphlet. Si vous prenez La Fontaine, il s'est uniquement engagé contre l'arbitraire du roi, contre le pouvoir absolu du plus fort, contre la part que s'octroie le lion, nullement sur des questions politiques précises de son temps, se contentant juste dans ses dédicaces de louer la paix sur le plan européen. Par exemple, il n'entra jamais, comme fit plus tard Voltaire, dans le détail des affaires. On peut dire que la triste affaire Fouquet l'a aiguisé, mais aussi vacciné et échaudé. Mettre en scène une affaire précise de son temps avec quelques animaux est pourtant chose facile à faire. Le genre de la fable se prête assez mal, je crois, à une tentative de couverture générale et précise de tous les problèmes de son temps. Elle doit aborder uniquement les grands thèmes, les grands problèmes et les enjeux majeurs du temps, et viser d'emblée l'universalité et l'intemporalité. Il va sans dire qu'une littérature qui prône le désengagement constitue à sa manière une littérature de réaction et d'engagement. Il va sans dire qu'en écrivant des fables et des sonnets, je fais réellement partie aujourd'hui de ce que l'on appelle communément la "contre-culture". Je répète, le roman est devenu le hamburger de la littérature mondiale, et le polar est devenu son kébab ou sa pizza. Les journaux de notre temps confondent d'ailleurs la culture et la sous-culture. Pour bien faire, ils devraient créer une rubrique sous-culture à côté de leur rubrique culture. Ainsi, ils cesseraient de duper le monde. Quoi qu'il en soit, l'engagement du fabuliste, contrairement à celui du satiriste ou du pamphlétaire, doit rester tout en finesse. Le fabuliste se doit d'attirer l'humanité entière à son banquet.   

Parlons pour finir des Muses, c'est un sujet qui m'intrigue beaucoup en tant que femme. Qui sont vos muses?

Je crois très sincèrement que pour une femme mortelle, devenir Muse représente une forme d'apothéose terrestre. Il existe trois sortes de muses: les neuf Muses grecques immortelles qu'un poète rencontre pour de vrai, en chair et en os, à des moments charnières de son expérience poétique. Je les ai déjà croisées pour ma part à trois reprises dans ma vie: une fois à 20 ans, une deuxième fois à 39 ans - je relate cette rencontre dans un long poème de ce recueil de fables -, et une troisième fois, de manière plus festive, il y a une dizaine de jours à peine, pour fêter l'écriture de la dernière pièce de ce recueil, le sonnet La mer des oliviers. Je ne peux vous en dire plus à leur sujet, car ce serait enfreindre une loi sacrée du Parnasse et attirer une flèche d'Apollon dans mon coeur. Phébus prescrit d'évoquer ces rencontres intimes uniquement dans des poèmes. Je n'ai donc pas le droit de m'exprimer oralement et publiquement sur le sujet, je suis désolé pour vous et vos lecteurs. Il existe ensuite les femmes mortelles que l'on a aimées et avec lesquelles on aurait pu se marier, voire procréer. Ce sont les plus rares. Pour ma part, je n'ai rencontré dans ma vie qu'une seule femme appartenant à cette catégorie. Ce sont celles dont je me méfie le plus. J'ai vu tous les ravages qu'elles ont causés dans les rangs surréalistes. Ce sont de vraies sangsues! Il existe enfin celles que je préfère, les femmes mortelles que l'on ne connaît pas personnellement, mais qui vous font rêver de loin, qui exercent sur vous une influence de loin, célèbres ou non. Dans mon cas, ce sont surtout des musiciennes ou des joueuses de tennis, souvent au physique avantageux, il serait malhonnête de le nier. Selon la pièce que l'on écrit, toujours l'une ou l'autre prend l'ascendant et le pouvoir. Elles agissent néanmoins de manière collégiale. Je vous souhaite sincèrement, Delphine, sinon de devenir Muse, du moins de recevoir un jour, au moins une fois dans votre vie, si cela n'a déjà été fait, un poème d'amour des mains et de la plume de votre amoureux. Cela doit être une expérience très agréable. Je n'ai pas encore eu cette chance, ce bonheur et cet honneur! Je ne sais donc pas ce qui est le plus agréable sur terre entre être Muse et être Poète. Il faudrait demander à Tirésias pour le savoir. 

Tiens, un chien, c'est votre chien? On dirait Tout fou!

Oui, c'est Gingko, c'est mon compagnon de promenade. Je vois que vous suivez de près la page Facebook de Maître Renard (le vrai). Vous avez raison, vous faites bien. Je pense qu'on pourra lire sur mon site Internet son sonnet Le vison d'EuropeTous les jours, ou presque, Gingko et moi, nous allons nous promener ensemble. Nous parcourons les vergers et les bois, nous écumons le fond des combes, nous gambadons à travers prés au milieu des vaches. Nous slalomons entre les bouses de vache, ce qui fait de nous des rois modernes remplis de sagesse. J'ai besoin comme lui de ma promenade quotidienne. Je ne me sens pas bien dans ma peau le soir si je ne suis pas allé me promener et prendre un bol d'air frais dans la journée. Il en va de même pour les chiens. La promenade est pour eux le temps fort de la journée. On voit à cela que les chiens sont des sages et que Diogène avait raison de s'inspirer d'eux. Une journée sans promenade est un peu une journée inachevée et perdue. Je suis sûr que c'est meilleur pour la santé que le sport de haute compétition.        

Vous avez aussi une chatte, je crois savoir?

Oui, Héra, chatte de gouttière, originaire de Picardie, ce qui ne l'empêche pas d'être déesse. Quand elle disparaît des alentours, elle redevient en fait Héra, elle rejoint Zeus sur l'Olympe. Si une chatte peut se métamorphoser en femme, vous pensez bien qu'une déesse peut facilement se métamorphoser en chatte. Cela dit, toutes les chattes ne sont pas des déesses! 

Je crois que notre entretien touche à sa fin. Serait-il possible de nous revoir régulièrement?

Pourquoi pas? Mais je vous ferai signe, ne me harcelez pas. A bientôt, chère Delphine, bon retour à Paris et grand merci à vous d'être venue.