· 

La coquille de noix

Bonjour, Monsieur Barberet. Vous avez des choses importantes à nous dire aujourd'hui!

Oui, mon poème La coquille de noix est devenu trop long pour être inséré dans mon recueil de fables. Il faisait une quarantaine de pages au départ et il en fait maintenant près de 150, et il n'est pas encore tout à fait terminé. Je pensais le diviser en plusieurs parties et inclure ces diverses parties à l'intérieur des quatre premiers livres de mon recueil, pour accentuer l'impression de ballottement dans ces quatre premiers livres de fables aux accents marins, mais ce poème est devenu trop grand aujourd'hui et réclame de voler de ses propres ailes, hors de mon recueil. 

Vous ne publierez donc pas vos fables en premier?

Je crois plus sage de terminer ce poème, qui me donne, je dois dire, beaucoup de plaisir à écrire, et ce poème sera publié avant mes fables. De manière générale, j'ai décidé qu'il était plus sage de procéder dans l'ordre. Je publierai donc mes poèmes de jeunesse, La coquille de noix, et L'avant-propos de Maître Renard, avant de publier mes fables. J'ai non seulement envie de terminer ce long poème, mais aussi envie de relire mes poèmes de jeunesse, et de terminer mon Avant-propos. Ce serait mettre la charrue avant les boeufs que publier en premier mes fables.  

La coquille de noix, est-elle un poème ou une fable?

C'est à la base une fable en quête de sa morale, qui s'inspire de la démarche poétique de Francis Ponge, et je pense ici, non pas tant aux pièces courtes de Ponge, auxquelles je rends hommage à travers un poème d'une page s'attachant à décrire l'os de seiche, qu'à ses pièces longues. Je songe surtout à La Seine, à La rage de l'expression et à Comment une figue de paroles et pourquoi? Au début, mon idée était plutôt d'écrire un poème du genre de ceux que l'on trouve dans La rage de l'expression, mais j'ai dérivé avec le temps, conformément d'ailleurs à l'esprit même de mon poème et à la nature de son objet d'étude (la coquille de noix), du côté de sa fameuse figue sèche et molle.   

L'os de seiche et la coquille de noix ne sont pas des choix indifférents.

Non, en effet, et, en cela, je trahis un peu le maître, surtout s'agissant de La coquille de noix. Non seulement, j'ai choisi la coquille de noix, parce que l'objet me plaisait, mais aussi parce que cet objet donne lieu à ce que j'appelle dans mon poème "une métaphore éculée", qui oblige à étudier l'objet en mer, en situation de ballottement sur les flots. Quand on étudie la coquille de noix, on ne peut pas faire abstraction de la métaphore commune qu'elle engendre, qui fait désormais partie intégrante de son identité profonde, et qui entraîne naturellement la coquille de noix en mer, où elle devient une embarcation légère. Bref, Ponge voudrait que l'on découvre du neuf, la richesse cachée de chaque objet, or, en choisissant la coquille de noix, j'explore aussi et surtout de "l'éculé", une métaphore éculée en plus d'un objet réel. On pense que le rôle du poète est avant tout de créer du neuf, de trouver des métaphores originales, ce qui est vrai en partie, et mon poème contient aussi des métaphores originales, mais il est aussi ici d'expliciter cette métaphore éculée et de lui offrir une destinée poétique réelle. Car si la métaphore en question est éculée, elle n'a jamais été sondée, étudiée, explorée de près, par la raison, l'intelligence et l'imagination. On dit devant une barque: "Tu as vu cette coquille de noix?", mais sans avoir réellement à l'esprit ce qu'est réellement une coquille de noix, et sans avoir une connaissance réelle non plus de ce que l'existence de cette métaphore et de cette destinée maritime implique pour la noix et le noyer. Cette fable explore cette problématique, mais conformément à la nature même de son objet, elle ballotte aussi, elle est ballottée par les flots. C'est pourquoi ce poème est écrit en prose et découpé en petits paragraphes nettement séparés qui se suivent, comme si chaque paragraphe constituait une vaguelette ou une déferlante en fonction de sa taille!  

Le frêle esquif ballotté par les flots peut d'ailleurs donner lieu lui même à plusieurs autres métaphores éculées.

Oui, bien sûr, mais ce ne sont pas là des métaphores éculées que j'étudie dans le poème. Elles sont sous-jacentes, elles sont présentes, mais je ne les étudie pas de près. Elles sont présentes et enrichissent le poème sans qu'il soit besoin d'insister beaucoup dessus. On songe notamment à la destinée de l'homme, ballotté par la Fortune, mais aussi, à notre époque, à la destinée de notre pays, ballotté par la mondialisation. On songe aussi à la poésie elle-même, représentée souvent sous forme de navire depuis les temps anciens. Mais je répète, ce ne sont pas là des métaphores centrales sur lesquelles je me penche. Je n'ai pas besoin d'insister dessus pour qu'elles imprègnent le poème. Comme Ponge, je recherche la morale propre à mon objet, et cette quête hasardeuse est exprimée par le ballottement de mon objet sur et par les flots. Vous avez sans doute remarquée que quand vous lisez un recueil de fables, vous êtes, en tant que lectrice, ballottée de morale en morale, comme la coquille de noix est ballottée de vague en vague!         

D'autres réminiscences poétiques, se frayent-elles une brèche dans le poème?

Oui, bien sûr. La destinée fluviale de la coquille de noix partant du ruisseau de l'arrière-pays pour rejoindre la mer, ici, en l'occurence, La Manche, fait immédiatement songer au Bateau ivre de Rimbaud. Par ailleurs, la figure du capitaine est très présente dans ce poème. La coquille de noix de ce poème est aussi une chaloupe de sauvetage, et cette chaloupe de sauvetage prend place à bord d'une goélette, elle même coquille de noix, dès lors que la tempête se lève. De fait, la figure du capitaine est présente dans mon poème, ce qui fait immédiatement songer au fameux poème de Coleridge, La complaine du vieux marin, même si mon capitaine et son marin forment deux personnages très différents, voire aux antipodes l'un de l'autre. D'ailleurs, plus on avance dans la fable, plus il semble que la morale devienne fantomatique, comme perdue dans la brume, à l'instar de l'île de Sakhaline! Plus on s'enfonce dans la fable, plus on a le sentiment de s'enfoncer peu à peu dans le poème du capitaine, indifférent à la morale, écrit le soir dans sa cabine; alors que cette fable poème veut être aussi la feuille de route du poème qu'il aura à écrire, si jamais sa goélette arrive à sortir indemne de sa traversée houleuse de la Manche! Comme vous voyez, ce poème est très riche et pourra être lu de bien des façons. Je ne vous en dirai pas plus ici, Delphine!