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Nouvelles de l'été indien 

Que vous inspire cet été indien précoce? 

Pas grand-chose à vrai dire. C'était mieux quand il pleuvait régulièrement chaque semaine! Maintenant qu'il ne tombe plus une goutte, on transpire comme des damnés et les ruisseaux commencent à se flétrir et à s'assécher! Quand l'été ressemble à l'image commune qui est véhiculée de lui, il n'est rien de plus que la plus monotone, la plus vaine et la plus sèche des saisons. Vivement l'automne et le retour des pluies! Quand il fait très chaud, la vie de l'homme ressemble vite à celle des vieux de la chanson de Jacques Brel: on va du lit à la fenêtre, ou de la lisière au bosquet, pareil à une truite en quête de fraîcheur qui tourne en rond dans une flaque, et le répertoire des promenades possibles s'amoindrit considérablement, sauf à être un chameau. 

J'ai lu l'automne dernier sur votre profil Facebook que vous écriviez des haïkus. Continuez-vous d'en écrire? 

Non, j'ai arrêté d'écrire des haïkus au début de l'hiver dernier. J'ai écrit l'automne dernier des haïkus d'automne, c'est tout. Ecrire des haïkus demande une certaine ascèse intellectuelle qui engage tout l'être. Or, au début de l'hiver dernier, j'ai plongé dans la relecture de mes poèmes de jeunesse et commencé l'écriture de nouveaux poèmes pour le recueil Jeunesse des Rafraîchissements, si bien que mon esprit s'est peu à peu détaché de l'ascèse nécessaire à l'écriture de haïkus. Je me suis replongé aussi dans Walt Whitman, et j'ai cessé de lire de la poésie japonaise. Par ailleurs, l'hiver a été doux, donc maussade, sans grands froids et sans neige, si bien qu'il ne m'aurait pas plu, je crois, écrire des haïkus d'hiver dans ces conditions. Je crois que j'aurai besoin de neige et de glace, de grandes étendues blanches et de branches ployant sous le poids de la neige, pour écrire des haïkus d'hiver. Je compte bien m'y remettre un jour et pouvoir terminer un cycle des quatre saisons comme le veut la tradition, mais, encore une fois, écrire des haïkus, quand on a l'ambition d'écrire un recueil de qualité, demande une ascèse, une entière disponibilité intellectuelle et spirituelle du poète, que j'ai perdue l'hiver dernier et que je n'ai pas retrouvée depuis, faute probablement de lire de la poésie japonaise, et parce que mon esprit est accaparé par d'autres priorités.     

Où en êtes-vous de l'écriture de votre avant-propos? 

Son écriture touche à sa fin. J'ai encore quelques détails à régler, étant donné que cet avant-propos est assez long et forme un petit livre d'environ 160 pages qui sera publié séparément des fables auxquelles il a vocation à servir d'introduction. Je relis actuellement les fables de Fénelon et les contes de Perrault, ainsi que l'appareil critique accompagnant les fables de La Fontaine dans l'édition de Marc Fumaroli. J'étudie de manière plus précise actuellement la relation entre La Fontaine et Perrault, et, partant, entre la fable et le conte. Vous savez très certainement que Perrault a publié des fables en français, une traduction en français des fables de Faërne, comme La Fontaine a publié des contes grivois, et que la postérité a coupé la poire en deux: elle a retenu les fables de La Fontaine et les contes de Perrault, et balayé sous le tapis les fables de Perrault et les contes de La Fontaine. Ce en quoi elle semble avoir eu raison. J'insiste également dans mon avant-propos sur la symbolique que constitue ou que constituait jadis le fameux labyrinthe de Versailles agrémenté de fontaines et de fables ésopiques mises en quatrains par Benserade. Plus j'y pense, plus je n'arrive pas à comprendre comment on a pu démanteler ce labyrinthe qui était salué comme l'un des plus précieux éléments des jardins de Versailles. Pour tout vous dire, je pense qu'il devrait être recréé quelque part dans le parc du château. Ce serait là un merveilleux projet à mener. Je suis aussi en train de réfléchir à la couverture de mon avant-propos.    

Vous évoquez la couverture de votre avant-propos. Je m'étonne de ne pas vous avoir posé la question plus tôt: vos fables seront-elles illustrées? 

C'est une bonne question, Delphine. La tradition veut en effet que les fables soient illustrées, comme les contes d'ailleurs, notamment parce que supposées s'adresser d'abord aux enfants. Je suis bien sûr attaché à cette tradition, quand bien même les fables s'adressent en fait à tout le monde, à tous les âges et à tous les publics, et ne font pas partie de ce que l'on appelle communément aujourd'hui la littérature Jeunesse. Ecrire des fables demande déjà beaucoup de travail en soi. Les éditions illustrées viendront plus tard en leur temps. Rien que pour ce premier recueil, la réalisation d'une édition illustrée dans les règles de l'art, cela nécessiterait et nécessitera la réalisation de plus de quatre cents illustrations, si bien que je ne sais pas moi-même à ce jour si mon recueil sera illustré par une seule personne ou par plusieurs, et dans quelles conditions éditoriales exactes. Il est clair que la tâche pourrait être divisée entre plusieurs illustrateurs. S'agissant de cet avant-propos, il ne sera pas illustré, mais je vais essayer de le doter d'une couverture originale reflétant son contenu, son état d'esprit, et donnant envie de le lire. Du moins d'une couverture contenant une illustration originale appropriée.       

Une couverture où on verra Maître Renard, je suppose? 

Oui, c'est cela! Une couverture rigolote, pimpante, forte symboliquement. Je ne vous en dis pas plus, car rien n'est encore fait à ce sujet. 

Que pensez-vous des fables de Fénelon? 

Ce sont des fables en prose pour commencer. Elles sentent beaucoup leur Télémaque. Le ton général est déjà ou toujours celui de Mentor. Il est clair qu'elles relèvent plus de la curiosité que de l'oeuvre d'art et que l'on est très loin du niveau de La Fontaine. Bizarrement, Fénelon brise les codes en commençant son recueil par des fables longues tenant plutôt du conte, ce qu'il appelle des "histoires", histoires qui mettent en scène des hommes plutôt que des animaux, et termine avec des fables plus courtes mettant en scène des animaux, avant de conclure par deux fables du même tonneau que celles du début. Remarquez que La Fontaine fit le contraire et respecta le canon de l'époque qui voulait que le recueil commençât par les fables les plus courtes et les plus aisées dans un but pédagogique. On aurait pu s'attendre à l'inverse en un sens! Mais bon, on sent bien que Fénelon, grand admirateur de La Fontaine, prenait l'écriture de ses fables plus à la légère que La Fontaine. Sans doute savait-il que Les aventures de Télémaque seraient pour lui ce que les fables furent pour La Fontaine. La comparaison entre ces deux hommes et leurs deux oeuvres majeures est très intéressante; là où La Fontaine critique avec habileté un souverain absolu, Fénelon, lui, s'aventure sur le terrain de l'utopie concrète, et fait ce que La Fontaine ne fait pas, ou ne fait qu'en creux: une tentative de description d'un souverain idéal éclairé. Cela dit, il est clair que je prends modèle sur Fénelon lorsque je décide d'inclure dans mon recueil des fables en prose de plusieurs pages, et inclus une longue fable en prose occupant tout un livre, Culotthée. Fénelon figurera malgré tout dans mon anthologie de la fable française, c'est sûr. 

Vous commencez à travailler à cette anthologie? 

Oui, très modestement. Je commence à noter dans des tableaux les noms des auteurs et les fables afférentes. La relecture de la préface de Marc Fumaroli m'a encouragé à commencer ce travail. Et comme le recueil de La Fontaine est probablement le seul recueil de fables du passé où l'auteur attache une réelle importance à l'organisation de son recueil et à l'enchaînement des fables et des livres, pour aboutir à ce qu'on pourrait appeler un "beau désordre organisé" (le jardin à l'anglaise plutôt que le jardin à la française, si vous voulez), je crois que pour ce qui est du choix des fables de La Fontaine, je m'en remettrai en partie aux fables citées par Marc Fumaroli dans sa préface: je veux dire aux fables qui permettent de suivre la progression du fabuliste et l'évolution de l'art et de la pensée du poète. Heureusement que des érudits existent pour mettre en lumière ce type de réalités cachées par la profusion du recueil et la distraction (et l'ignorance) du lecteur. La nature même de la fable et l'esprit léger et primesautier qui anime aussi le lecteur de fables empêchent de prendre de l'altitude pour épouser du regard l'ensemble du tableau et le cheminement du poète. Etant moi-même très attaché à cette notion d'organisation interne et de composition pensée du recueil, c'est là un point important que mon choix de fables de La Fontaine devra mettre en exergue dans mon anthologie. J'inclurai également les classiques incontournables et quelques fables qui me tiennent plus particulièrement à coeur. Je prendrai soin également d'inclure les fables de La Fontaine couvertes par d'autres poètes et fabulistes. Par exemple, on trouvera, s'agissant de L'huître et les plaideurs, les versions de Boileau et de La Fontaine, que le lecteur pourra ainsi comparer. Pareil avec Le lion et le rat de Clément Marot et de La Fontaine. La fable est, je crois, le seul genre poétique qui permette ainsi la comparaison directe de poète à poète à partir de ce qu'ils ont fait chacun d'une même trame précise. Je crois d'ailleurs que c'est là un des grands bénéfices des canevas anciens qu'ils soient de nature ésopique ou mythologique: ils forment des motifs qui peuvent être sans cesse repris et qui permettent aux poètes de se mesurer les uns aux autres à partir d'une même matière ou d'un même motif comme font les peintres. Ils permettent aux poètes d'intégrer des cercles divers et variés de poètes disparus. Je crois qu'il serait dommage dans une anthologie de la fable de se priver d'un tel plaisir et d'un tel caviar! D'ailleurs, j'inclurai aussi L'aventure d'un saumon et d'un esturgeon qui est un des grands moments du Songe de Vaux! Ce que je crains le plus, s'agissant de la sélection des fables de cette anthologie, c'est bien sûr la plongée dans le choix des fabulistes et des fables du 18ème siècle, le plus prolifique d'entre tous en matière de fable.  

La Fontaine, se taillera-t-il la part du lion dans cette anthologie? 

On peut procéder de deux manières. On peut soit considérer que La Fontaine a tout effacé autour de lui, qu'il est toujours présent partout, et que l'intérêt d'une anthologie de la fable consisterait plutôt à mettre en valeur les fabulistes oubliés, soit considérer qu'une anthologie doit regrouper le meilleur de la production, auquel cas La Fontaine doit être obligatoirement présent. Ces deux visions sont légitimes et valables, et ne sont pas nécessairement contradictoires. La Fontaine sera donc présent, en dépit du fait que ses fables puissent être lues et consultées partout, mais il sera aussi accompagné et entouré du meilleur qu'il a éclipsé autour de lui. Il sera une sorte de grande vague précédée et suivie de petites vagues. Une grande vague champenoise, pas normande! Mais bon, Marie de France fut réellement la première grande fabuliste française, même si son français n'a pas grand-chose à voir avec celui de La Fontaine et avec le nôtre. Elle tiendra une place de choix au début de mon anthologie. On dit communément que La Fontaine ne la connaissait pas, et que la littérature du Moyen Age, de façon plus générale, lui était étrangère ou indifférente, ou de peu de poids comparée à d'autres influences. Je n'en suis pas si certain pour ma part. Les contes grivois de La Fontaine doivent beaucoup aux fabliaux du Moyen Age. Et nous savons que La Fontaine était un grand butineur devant l'éternel. Des indices concordent pour montrer que La Fontaine connaissait peut-être Marie de France! En tout cas, s'il ne la connaissait pas, elle et lui partagent de nombreux points communs qu'il est primordial de souligner. Elle et lui s'abreuvèrent pareillement à diverses sources, enrichirent et renouvelèrent l'art de l'apologue qui devint la fable, et firent de la fable une création poétique et esthétique à part entière. Le mot fable fut d'ailleurs utilisé par Marie de France avant La Fontaine, à qui est généralement attribué l'emploi moderne du mot. Par ailleurs, en incluant des contes en vers à la fin de son recueil, La Fontaine imita Marie de France! Ce qui constitue quand même une drôle de coïncidence! En fait, les recueils de fables ésopiques du Moyen Age contenaient des récits divers et variés, aussi bien des histoires d'animaux que des histoires d'hommes, mais également des contes réalistes ou merveilleux, et le recueil de La Fontaine s'inscrit pleinement dans cette tradition, comme le prouve sa préface consacrée à la vie légendaire d'Esope. Tous les recueils du Moyen Age incluaient en préface une vie légendaire de l'esclave phrygien mort tragiquement à Delphes. Marie de France et La Fontaine considèrent tous deux que la trame antique doit être enrichie et réinterprétée, et que c'est là le seul moyen de la remettre au goût du jour et de la faire sortir de l'ombre. Il ne semble pas que Marie ait inventé des canevas nouveaux, autre point commun majeur qui la rapproche de La Fontaine. La différence majeure entre eux, la plus intéressante, réside dans le fait que Marie de France était poète ou poétesse de cour, en Angleterre qui plus est, tandis que La Fontaine, lui, ne fut jamais un poète de cour, ne fut jamais un poète officiel du régime absolutiste instauré par Louis Quatorze, comme purent l'être d'autres grands écrivains de son temps. Il vécut toujours en marge de Versailles, à l'écart de la cour de Louis Quatorze, en cultivant la nostalgie de l'âge d'or qui régnait autour du château de Vaux-le-Vicomte. Comme on sait, Saturne-Fouquet parut un monstre, sinon un Titan, aux yeux de Jupiter-Louis Quatorze, qui fit de lui l'agneau de la fable en lui dérobant son âge d'or et ses artistes, et en le dépouillant de sa liberté et de ses biens.   

Un mot sur les fabulistes du 20ème siècle pour finir? 

Il n'est pas faux d'écrire qu'ils sont relativement mineurs et que leurs tentatives relèvent surtout de l'anecdote pour ne pas dire de la farce. C'est comme ça, c'est la réalité, je n'y peux rien. Les fabulistes du vingtième donnent parfois le sentiment d'être des adultes s'adonnant à des enfantillages. Comme on dit, grandeur et décadence! Pour tout vous dire, je ne sais pas encore si le vingtième siècle sera présent dans mon anthologie. Je pense que je m'en tiendrai aux auteurs tombés dans le domaine public.