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Nouvelles de l'été indien 2

La saison des baignades se termine, Maître Renard va bientôt voir, à grand regret, j'imagine, les baigneuses quitter les bords du Lison, et vous n'avez pas publié son avant-propos comme promis. Que s'est-il passé?

Pour ne rien vous cacher, j'ai été très intimidé cet été par la polémique qui a fait rage dans les médias autour des tenues de bain sur les plages, et je n'ai pas voulu rajouter d'huile solaire sur le feu en publiant un grand texte en partie consacré à l'art de la baignade. Non, je blague, je blague jaune, mais je blague. Non, sérieusement, j'ai lâché prise tout simplement. Je vous ai dit dans mon précédent billet de blog que je commençais à être fatigué, et j'ai lâché prise au milieu du mois de juillet. Cela fait deux ans que je travaille au corps cet avant-propos, et j'ai lâché prise. J'ai été littéralement projeté dans les cordes par les fortes températures! En fait, cet été n'a pas été propice à la poursuite de mes réflexions platoniciennes. La chaleur, les événements sportifs divers et variés, les visites familiales, tout cela m'a perturbé et déconcentré, et j'ai préféré être honnête envers moi-même et envers Platon, réaliste en somme: j'ai mis de côté L'avant-propos de Maître Renard. Le degré d'attention, d'énergie et d'enthousiasme requis pour la conclusion de l'écriture d'un tel ouvrage n'était tout simplement plus au rendez-vous.  

Sur quoi avez-vous travaillé à la place?

Etant donné le caractère très volatile de mon attention, j'ai consacré mon mois d'août au fignolage et au bouclage du premier tome des Fables du lavoir et la fin du mois de juillet à l'écriture d'un poème pongien consacré à l'éponge de toilette, à l'éponge de mer et de salle de bain, intitulé tout simplement L'éponge. Toujours le bain, décidément! Cette fois, non pas au bord d'une belle rivière idyllique, mais dans la baignoire et dans la mer! Il faudra bien un jour que je m'étende sur la baignade dans les lacs pour boucler la boucle et être tout à fait complet sur le sujet! Je sens que les lacs suédois pourraient m'inspirer avec leur soleil de minuit et leurs îles que l'on peut rejoindre en barque ou à la nage. Cela faisait un certain temps que me trottait dans la tête l'envie d'écrire un poème pongien consacré à l'éponge, et je suis passé à l'acte cet été. Evidemment, ce poème pongien n'est pas terminé, car il ne s'agissait pas tant pour moi de l'écrire et de le terminer que de passer du projet à l'acte d'écriture même pour voir un peu ce que cette éponge imbibée d'eau de mer, puis d'eau savonneuse, pressée affectueusement, allait rendre sur la page. Je ne suis pas déçu par les cinquante premières pages que j'ai déjà écrites et je pense que ce poème fera une centaine de pages au final. Il sera moins long que La coquille de noix, heureusement. Il est consacré en partie à la naissance d'Aphrodite surgissant des flots de la mer. Bien sûr, je m'empare dans ce poème de l'éponge pour rendre hommage à Francis Ponge, à la poésie pongienne, et pour faire le point aussi sur mes diverses tentatives pongiennes. On suit toutes les étapes du parcours de l'éponge de mer, depuis son rocher situé près d'une île des Cyclades jusqu'au rebord de la baignoire où elle repose à côté du savon sous la fenêtre grande ouverte de la salle de bain, en passant par les parages de Cythère et le surgissement d'Aphrodite. Ce poème mêle intimement le pratique et le mythologique, faisant un aller-retour constant entre la femme à sa toilette dans sa baignoire et la déesse Aphrodite surgissant de l'écume des vagues. C'est un régal à écrire, je ne vous le cache pas! C'est pourquoi j'ai arrêté de l'écrire! Misère! Il faut être sérieux, il faut bien que je termine mes fables, nom d'un chien!    

Où en êtes-vous exactement de votre travail de bouclage du premier tome des Fables du lavoir?

Je vous remercie de ne pas me demander quelle femme m'inspire pour ce qui est de la description de la naissance d'Aphrodite, j'apprécie votre tact et votre souci de la discrétion. J'ai quasiment terminé le livre 1 consacré à l'Angleterre et le livre 2 consacré à l'archipel de la Manche. Il me reste à relire et à revoir le livre 3 consacré au vagabondage intégral, si je puis dire, et le livre 4 consacré à Paris. Après quoi, ce premier tome pourra être publié et rendu public. Il ne fut pas facile à écrire, j'ai dû forcer mon naturel pour l'écrire, et j'ai eu raison de l'oublier pendant un certain temps. Il ne fut pas facile, s'agissant du livre consacré à l'Angleterre, de trouver le bon équilibre entre le respect que l'on doit aux dédicataires et la liberté de ton, le ton libre et irrévérencieux qui pimente le livre. S'agissant du livre consacré à l'archipel de la Manche, il s'inspire beaucoup de Victor Hugo, il emprunte directement des sujets et des thèmes à L'archipel de la Manche de Victor Hugo. Il est bien sûr d'ambiance très marine. J'essaie d'éliminer les pièces les plus faibles et les vers les plus inutiles et les plus gratuits. Je les repère assez vite, je dois dire, et le travail va donc d'un assez bon train. Mais trouver le vers juste et finaliser la pièce est plus difficile que repérer le mauvais passage ou le mauvais vers. Ce travail est en parfaite adéquation avec mon état psychologique du moment. Mon esprit vagabonde trop par les temps qui courent, il a du mal à se fixer, et, donc, je devais lui donner en pâture une activité poétique en adéquation avec ses facultés du moment. Grâce à ce travail de fignolage des fables, Il peut vagabonder librement de fable en fable et de poème en poème.   

Quid du long avant-propos?

Je pensais en effet que l'avant-propos des fables serait terminé et publié avant les fables. Or, comme on peut le voir, je ne suis pas maître de tout, je demeure le jouet des saisons, des circonstances et des humeurs. Je demeure une coquille de noix ballottée par les flots et une éponge par défaut. Le premier tome des Fables du lavoir sera donc bouclé avant L'avant-propos de Maître Renard et sera publié avant lui. C'est ainsi, et c'est peut-être mieux ainsi. Ainsi, quand le lecteur lira L'avant-propos de Maître Renard, il saura que les fables existent bel et bien, et n'aura pas à attendre plusieurs mois avant d'en pouvoir lire quelques-unes. Je pense que j'essaierai de terminer cet avant-propos une fois terminé ce premier tome des fables.  Il sera publié entre le tome 1 et le tome 2 ou entre le tome 2 ou le tome 3, je pense. Je verrai ça au cours de l'automne à l'issue de la parution de ce premier tome, je verrai alors dans quel état d'esprit je me trouve. Mon esprit est pour le moment focalisé sur les fables. Je ne peux pas mener de front ces deux travaux. L'avant-propos est très exigeant et réclame une attention pleine et entière de ma part. Je peux me diviser entre les fables, mais pas entre les fables et l'avant-propos.   

Maintenant que vous écrivez à nouveau en vers à cause de vos fables, la présence des Muses, se fait-elle plus palpable au quotidien?

Oui, et ce, paradoxalement, malgré le fait que ce travail d'écriture des fables m'oblige à utiliser un dictionnaire des rimes! Je ne vous le cache pas, quand j'écris des fables, quand j'écris en vers libres classiques, en vers libres classiques assouplis, j'utilise parfois le fameux et infamant, et si peu poétique dictionnaire des rimes, et on pourrait imaginer en effet que les Muses n'aiment pas beaucoup le dictionnaire des rimes. Les Muses, comme Athéna ou Minerve, sont plutôt du côté de l'élan et du souffle qui correspondent à l'écriture de passages entiers.  Je les sens plus à leur aise dans ces moments que lors du minutieux travail de fourmi consistant à trouver le dernier vers qui fait encore défaut au poème afin que celui-ci soit à peu près parfait. Elles sont du côté de l'idée, de l'image et de la vision avant d'être du côté du mot ou du choix des mots précis. Oui, on fait l'éloge de la cigale, la poésie et le poète sont du côté de la cigale, il n'y a pas photo là-dessus, mais, pour boucler le poème, le poète doit parfois, telle une fourmi, allait puiser le grain ou le vermisseau qui lui manque dans le dictionnaire des rimes. Car le mot appelle l'idée autant que l'idée appelle le mot. Le mot individuel peut être générateur de souffle ou de second souffle. Le mot auquel on ne pensait pas permet parfois de trouver le prolongement juste et l'idée manquante donnant toute sa rondeur au passage ou à la pièce. De fait, les Muses ne sont pas les ennemies du dictionnaire des rimes. Au contraire, le mot salvateur trouvé dans le dictionnaire des rimes donne le sentiment d'être habité lui-même par la présence des Muses. Cela dit, je n'utilise le dictionnaire des rimes que pour l'écriture de mes fables et poèmes écrits en vers libres classiques assouplis. Quand j'écris des poèmes en vers libres modernes, des poèmes du type de ceux que j'écris pour mon recueil Les rafraîchissements, je n'ai pas besoin du dictionnaire des rimes, j'écris sans lui ou quasiment sans lui.      

Qu'est-ce que le vers libre classique assoupli?

C'est le nom que je donne au vers libre que j'utilise dans ce premier recueil de fables. C'est un vers irrégulier qui respecte l'alternance des rimes féminines et masculines, mais qui est plus souple que le vers libre classique lafontainien pour ce qui est de l'alternance de la longueur des vers. La Fontaine a privilégié très largement l'alternance de l'alexandrin et de l'octosyllabe. Je fais de même; toutefois, dans mes pièces, les vers de longueur différente sont beaucoup plus présents. Le décasyllabe est très présent, et s'agissant des vers impairs, je me laisse souvent aller à inclure des vers de trois pieds ou de sept pieds. Il s'agit bien d'un vers libre classique assoupli plutôt que d'un vers libre moderne. Un vers libre classique assoupli qui s'inspire beaucoup de La Fontaine et qui lui doit beaucoup, un vers libre classique assoupli qui mélange de manière fine, parcimonieuse et dosée la métrique de La cigale et la fourmi et la métrique du Corbeau et du renard. Tout simplement. 

Je sens que le premier tome des Fables du lavoir sera prêt pour cet automne 2016! Je me trompe?

Je crois que vous êtes dans le vrai, Delphine!