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Le jeu de l'oie

Le premier tome des Fables du lavoir, est-il bientôt fini?

Oui, Delphine, j'arrive au bout, je n'ai plus qu'à effectuer une dernière relecture rapide des quatre livres, et ce tome 1 des Fables du lavoir sera terminé. Tel est mon programme de travail pour ce mois de décembre: relecture rapide, dernières retouches éventuelles, et préparation du livre électronique à destination du grand public.  

Je suppose que c'est un grand soulagement pour vous.

En effet, ce ne fut pas une mince affaire que l'écriture de ces quatre premiers livres de fables. Je viens d'ailleurs tout juste de terminer ces jours-ci l'écriture de la dernière fable de ce tome 1, Les lavandières de l'Armançon, une fable qui conclut le livre 4 consacré à Paris, et sans laquelle ce livre 4 aurait été incomplet à mes yeux. Le livre parisien se termine par des fables qui s'éloignent de Paris pour rejoindre la Franche-Comté, et il me manquait une fable pour illustrer le territoire situé entre la forêt de Fontainebleau et les bords de la Saône, bref, pour couvrir la Bourgogne, et, plus précisément, les départements de l'Yonne et de la Côte d'Or. Comme il me manquait dans ce premier tome une pièce consacrée aux lavoirs et aux lavandières, j'ai donc saisi cette opportunité pour écrire une fable dont les personnages sont des lavandières lavant du linge autour d'un lavoir, des lavandières discourant notamment des charmes de la rivière de l'Armançon, rivière qui traverse la Bourgogne. Maintenant que cette fable est écrite et la Bourgogne habillée, je suis satisfait de mon livre parisien. Je peux chaudement remercier au passage les beaux yeux bleus qui m'ont inspiré en partie l'écriture de cette fable faisant la part belle aux lavoirs bourguignons de forme ronde reflétant le ciel bleu.    

Ce livre, est-il vraiment fini? Je veux dire par là, maintenant qu'il est fini, allez-vous dire adieu aux fables urbaines, aux fables parisiennes?

Je ne sais pas. Il se peut qu'à l'avenir j'écrive d'autres fables urbaines et parisiennes, mais si c'est le cas, celles-ci seront en tout petit nombre, je pense, et viendront effectivement grossir ce livre-ci et le compléter. Je n'écrirai jamais, je pense, un second livre de fables parisiennes, mais il est vrai qu'une poignée de fables parisiennes supplémentaires que je n'ai pas encore écrites pourraient voir le jour dans le futur. Je pense notamment à une fable qui s'intitulerait Les trois baudets. Vous savez que les cabarets parisiens portent souvent des noms d'animaux. J'ai donc écrit une fable un peu rigolote et potache en faisant des noms des cabarets de Montmartre les personnages d'une fable. Je pense que le cabaret des Trois Baudets mérite de connaître le même sort, car je l'ai oublié dans cette fable, persuadé en effet qu'il était situé rive gauche! je pense que j'écrirai aussi un jour une fable intitulée L'âne et le paon. L'âne et le paon ont pour particularité de pousser des cris sonores et puissants qui s'entendent à très grande distance. Ceci signifie qu'aussi bien à la campagne qu'en ville l'âne et le paon peuvent s'engager dans des dialogues tonitruants que tout le monde peut entendre. Dans cette fable, l'âne demanderait au paon du jardin des Tuileries de cesser de faire la roue. Je n'ai pas encore décidé dans quel quartier parisien vivrait et brairait cet âne, mais une chose est sûre: tout Paris pourrait les entendre! Comme vous le voyez, ce livre parisien est donc susceptible de connaître quelques ajouts notables dans le futur. Mais l'écriture de ces fables parisiennes nouvelles ne constitue pas une priorité pour moi. Maintenant que ce premier tome est achevé ou quasiment achevé, mon attention va tout de suite se tourner vers le travail de finalisation du tome suivant, du tome 2. Si j'écris un jour des fables parisiennes supplémentaires, elles seront intégrées dans ce livre 4. Les deux fables que je viens de mentionner, si je les écris un jour, et je sens que je les écrirai un jour, viendront grossir ce livre 4 dans une réédition ultérieure enrichie.  

Il en sera ainsi pour tous vos livres de fables?

je ne sais pas, je ne crois pas, mais ces additions seront toujours très peu nombreuses quand il y en aura. On parle ici d'une poignée de fables, de trois ou quatre fables tout au plus par livre, je pense. Comme ça, à brûle-pourpoint, de mémoire, je n'ai pas actuellement en projet l'écriture de fables qui viendraient compléter les autres livres de ce tome 1. Il s'agit aussi d'écrire des livres de fables qui soient équilibrés les uns par rapport aux autres en termes de longueur et de quantité, sans oublier leur propre équilibre intérieur. On ne peut donc pas grossir indéfiniment les livres. Surtout que mes livres tournent déjà en moyenne autour d'une trentaine de fables par livre, et qu'une quarantaine de fables par livre, il me semble que c'est trop. Mon livre parisien pourrait très bien supporter l'ajout de quelques fables. Je ne me vois pas écrire un second livre de fables parisiennes ou urbaines. Il faudrait pour cela que je vive à Paris à tout le moins. Si je vivais à Paris, probablement qu'il me viendrait des idées, mais si tel était le cas, même si je vivais à Paris, je m'en tiendrais tout au plus alors à l'écriture éventuelle d'un second livre, je ne m'engagerais pas dans l'écriture d'un recueil entier de fables parisiennes, quand bien même l'exercice serait peut-être possible et envisageable. Je tiens à conserver à l'ensemble de mes recueils un caractère champêtre affirmé. Question de goût personnel et d'esthétique. Cela dit, je suis content d'avoir inclus une traversée de Paris dans mon recueil. Je ne vous cache pas que certaines pièces de ce livre sont assez piquantes et que ma Fileuse endormie ronfle très fort!   

Chacun de vos livres de fables comporte un titre, pratique nouvelle si on songe au relatif anonymat par exemple des livres de fables de La Fontaine qui sont dépourvus de titres spécifiques. Le livre parisien s'intitule Le jeu de l'oie, pourquoi?

Oui, chaque livre de fables comporte un titre concourant à lui conférer une identité forte et marquée. J'essaie de donner des titres qui reflètent le contenu des livres et qui soient singuliers, accrocheurs et ludiques. La structure en hélice et en spirale des arrondissements parisiens m'a tout de suite fait penser au plateau de jeu de l'oie. J'ai donc écrit une pièce en prose sur ce thème, une fable en prose très ludique. J'ai pensé que c'était elle qui résumait le mieux l'ensemble du livre. J'essaie dans ce livre de visiter différents lieux emblématiques de la capitale. Je ne peux pas les visiter tous, mais j'essaie néanmoins d'effectuer une traversée de Paris qui soit aussi sinueuse et aussi tortueuse que possible. Pour bien faire, il faudrait que j'écrive un jour une fable se déroulant dans le bois de Vincennes. Je n'ai pas non plus écrit de fable se déroulant dans le jardin des Plantes. Ce sont là pour l'instant les deux grandes lacunes de mon livre parisien, les deux secteurs géographiques de la capitale que mon livre oublie. Il me manque aussi une fable se déroulant dans un cimetière. J'évoque un peu les cimetières parisiens dans ce livre, mais sans leur dédier réellement une fable. Or, je le sais, j'ai vécu quelques mois à Londres, les cimetières situés dans les grandes villes sont de véritables oasis de paix, de calme, de silence, de verdure, de recueillement, de vie animale. Gardien de cimetière est le plus beau métier que l'on puisse faire à Paris. Comme vous voyez, cela fait déjà cinq fables qui pourraient venir grossir ce livre parisien: Les trois baudets, L'âne et le paon, la fable du bois de Vincennes, la fable du jardin des Plantes et la fable du cimetière, probablement Montparnasse, car je parle assez peu de Montparnasse dans ce livre! Ce n'est pas un hasard: je n'ai jamais vraiment aimé ce quartier avec sa grande tour. Le seul endroit qui me plaît dans ce quartier, c'est le cimetière. Pour écrire ces trois dernières fables, il me serait par exemple très facile de réécrire des fables anciennes dont l'action serait située dans ces trois différents endroits de Paris. 

Trouve-t-on dans ce premier tome beaucoup de fables anciennes réactualisées par vos soins?

Je tiens à préciser que la plupart des fables de ce tome 1 sont des fables originales. On trouve très peu de fables qui soient des réécritures modernes de fables anciennes. Il y en a quelques-unes dans chacun des livres, mais elles sont en très petit nombre, elles sont largement minoritaires. Dans ce livre parisien qui comporte 32 pièces en tout, en comptant l'épilogue qui le termine, seules quatre pièces sont des réécritures de fables anciennes: Le chameau et la puce, Le gardien de cochons, Les corbeaux du parc Monceau et La colombe et la corneilleLe chameau et la puce se trouve chez Marie de France. Le corbeau du parc Monceau provient de quelques vers d'une épître ou satire d'Horace, probablement tirés eux-mêmes de quelque apologue. La colombe et la corneille fait partie du corpus ésopique. Quant à la fable du Gardien de cochons, je ne sais plus son origine, mais je ne l'ai pas inventée. Toutes les autres pièces sont des fables, non pas nouvelles, mais des fables originales et modernes. Je ne récuse pas le terme de "fables nouvelles" amplement employé par les successeurs directs de La Fontaine, mais je préfère celui de fables originales et modernes. Je réécris aussi des fables anciennes, même si elles restent minoritaires dans ce premier tome et dans ce premier recueil. Je tiens à signaler à ce sujet la chose suivante: il est également possible de récrire des fables nouvelles et modernes. Toutes les fables nouvelles inventées et imaginées par les successeurs de La Fontaine forment aujourd'hui un vivier aussi riche que le vivier des fables anciennes et ésopiques. On peut même dire à certains égards que tous ces auteurs des dix-huitième et dix-neuvième siècles se sont inscrits au fond dans une démarche ésopique, non pas de collecte, mais de création pure d'apologues nouveaux. La magie poétique n'est pas toujours au rendez-vous, mais les sujets nouveaux sont bien là, bien présents, prêts à être réutilisés par le poète, et je dirais même, n'attendant plus que ça: le baiser du poète qui les réveillera de leur sommeil et qui les tirera de l'oubli.      

Vous avez donc dû déployer des trésors d'imagination pour composer ces livres?

Oui, si l'on veut. En tout cas, ces quatre livres sont faits de bric et de broc. On y trouve une poignée de fables anciennes réécrites par mes soins, des fables inspirées directement par mon vécu, des fables inspirées par des courts passages ou des bribes de L'archipel de la Manche de Victor Hugo, des poèmes inspirés par des tableaux de Gustave Courbet, des fables inspirées par les lieux mêmes qu'elles visitent ou revisitent, des fables animalières qui sont bien le fruit de mon imagination, des fables inspirées par les jardins de Le Nôtre et les malheurs de Fouquet, des fables inspirées par des épisodes de la mythologie grecque ancienne. Cette variété d'inspiration et de sources se retrouve également dans la variété des formes poétiques. Ce livre parisien comporte 32 pièces. Sur ces 32 pièces, on compte 6 pièces en prose et 26 pièces en vers. Parmi ces pièces en vers, on compte 20 pièces qui utilisent le vers libre classique, et 6 pièces qui utilisent le vers régulier, souvent réparti en strophes, essentiellement l'alexandrin et le quatrain. Ces dernières sont des poèmes bien plus que des fables, des poèmes qui concourent néanmoins par leur contenu et par leur propos à la création de l'identité et de l'unité esthétique du livre.    

Je crois savoir qu'on ne trouve pas de sonnet dans ce livre parisien. Est-ce que je me trompe?

Vous ne vous trompez pas, Delphine. Effectivement, s'agissant des sonnets, j'ai décidé de mettre la pédale douce. Les seuls sonnets que l'on trouve dans ce tome 1 sont égrenés dans le livre 3 intitulé Les ricochets. J'ai supprimé les sonnets anglais du livre 1 consacré à l'Angleterre, mais aussi les sonnets qui étaient destinés aux livres 2 et 4. La thématique générale du livre 3 est celle qui se prête le mieux à leur inclusion. Je n'ai gardé dans ce tome 1 que la moitié des sonnets dont l'inclusion était envisagée au départ, et je n'ai conservé que les sonnets à caractère fortement animalier. J'ai réduit le nombre de sonnets afin de ne pas dénaturer le recueil. Je pense que ce premier recueil en contiendra une trentaine à la place de la soixantaine d'abord prévue. On trouvera donc une dizaine ou une douzaine de sonnets par tome, pas plus. J'ai laissé tomber également quelques fables et pièces dont je n'étais pas très satisfait pour diverses raisons. En général, les pièces que je laisse tomber sont soit mauvaises, soit trop licencieuses, soit en prose et trop longues, soit trop noires et trop satiriques. Heureusement, elles sont très peu nombreuses, et les écarter ne constitue pas vraiment une épreuve ou une douleur.     

Maître Renard, tient-il la vedette sur le plateau de jeu de l'oie?

Non, Delphine. Maître Renard ne tient pas la vedette dans ce livre. Il possède une tanière au parc des Buttes-Chaumont, il est fait mention dans ce livre de son éventuelle présence à Paris, mais il n'apparaît pas comme personnage dans une fable. On n'entend pas sa voix. Il reste très discret, il ne cherche pas à se faire remarquer. Mais il est clair que si j'écris un jour un second livre de fables parisiennes, il sortira de sa tanière! Il est très occupé pour le moment, vous savez qu'il n'a toujours pas fini l'écriture de son avant-propos qui est supposé être l'avant-propos de mon recueil de fables! Il ne faut pas le déranger et le bousculer.  

Nous n'avons pas parlé dans cet entretien du contenu même des fables et des pièces de ce livre. Certaines pièces, sont-elles plus piquantes, quant au fond, que d'autres?

Oui, évidemment. J'ai longtemps hésité par exemple à inclure La fileuse endormie. Ce poème sans concession, inspiré d'un tableau de Courbet, contient quelques vers qui ne plairont pas à certains, je suppose. Cela dit, ce ne sont que quelques vers, et ce poème, par son contenu même, au-delà du portrait peu flatteur qu'il fait de la ville de Paris d'aujourd'hui, ou d'une certaine ville de Paris, véhicule des images et des thématiques que l'on retrouve dans d'autres pièces, et qui concourent à l'unité esthétique de l'ensemble. Le thème de la fileuse m'est très cher, ainsi que le thème du sommeil. Bon, allez, je peux le dire, ce poème compare les prix littéraires parisiens aux généraux de l'armée mexicaine et déclare que Paris vaut mieux qu'une presse qui nous assomme, vers qui s'inscrit dans la lignée du fameux mot du roi Henri Quatre que je n'ai pas besoin de vous citer. Bon, voilà, il n'y a pas de quoi fouetter un chat... Vous pourrez vous rendre compte de tout cela par vous-même courant janvier 2017!