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Sur le haïku 2

Nous parlons du haïku, et nous avons surtout parlé dans notre premier entretien du mot de saison et du mot pivot. Parlons aujourd'hui de la forme si vous le voulez bien. Une première question pour entrer tout de suite dans le vif du haïku: respectez-vous toujours la forme canonique du haïku, soit l'emploi strict de 17 syllabes? Apparemment, non!

Avant d'entrer plus avant dans le détail des considérations de forme, je tiens à préciser quelques points importants, Delphine. Je tiens tout d'abord à dire que je ne suis pas un "haïkiste" professionnel, et qu'en écrivant des haïkus, je ne cherche pas à céder à une mode. J'aime autant le tanka et le renga que le haïku, et mon goût personnel profond va même au renga. Je dis cela car il a fleuri au cours de ces dernières décennies toute une littérature occidentale et française sur l'art d'écrire des haïkus. Rien n'a été publié sur l'art d'écrire des rondeaux et des sonnets, des tankas et des rengas, mais sur le haïku, on a eu droit à un petit déluge éditorial auquel je participe aujourd'hui. Je n'ai lu et consulté aucun de ces livres, et ma culture personnelle du haïku se limite à la lecture des haïkus de Bashô et de Jack Kerouac, et à la lecture de quelques anthologies. Je n'ai pas lu les recueils complets de Buson, Issa et Shiki. Je n'ai fait que croiser leurs haïkus dans des anthologies. Je me propose bien sûr de lire un jour leurs haïkus car ils sont les trois autres grands maîtres japonais du genre aux dires des spécialistes. J'ai lu aussi ce qui semble être le premier recueil de haïkus français, le petit recueil intitulé Au fil de l'eau, écrit étrangement à plusieurs mains sur le modèle du renga, petit recueil qui me touche beaucoup car ses trois auteurs ont choisi la dérive sur des canaux à bord d'une péniche comme fil conducteur de sa composition. Je lis en ce moment le recueil Friches traduit et commenté du japonais par René Sieffert, qui regroupe des haïkus et des rengas de l'école de Bashô. Un très bel ouvrage.

Que voulez-vous dire?

Mon approche est celle d'un poète français qui écrit des poèmes divers et variés, qui écrit aussi bien des poèmes en vers réguliers que des poèmes en vers irréguliers, des poèmes en vers que des poèmes en prose. Je n'ai pas vocation à devenir un "haïkiste", un poète qui consacre toute son activité poétique ou la majeure partie de son activité poétique à l'écriture de haïkus. J'écris des haïkus qui seront insérés dans un recueil de poèmes. L'idée est de faire coexister ensemble dans ce recueil des haïkus et des poèmes écrits en vers libre moderne, d'écrire un recueil de poèmes riche en contrastes:  contrastes entre les saisons, contraste entre les haïkus et les poèmes en vers libre, donc contraste entre des fragments poétiques et des poèmes, contraste entre les deux cycles de haïkus, contrastes entre les poèmes en vers libre, contrastes entre des territoires géographiques proches et éloignés. Pour en revenir à votre question initiale de départ, pertinente et essentielle, non, je ne crois pas qu'il faille respecter la forme canonique du haïku quand on écrit des haïkus. Ce n'est pas une obligation de la respecter, mais il est bon de la respecter de temps en temps. Quand je sens que le haïku que je veux écrire peut se glisser dans les habits de la forme canonique, je l'utilise, je profite de l'aubaine. 

On peut faire tout ce qu'on veut alors?

Répétons ce qu'est la forme canonique du haïku: 17 syllabes réparties chez nous en trois vers sur le modèle du tercet 5/7/5. Bashô lui-même ne respectait pas cette forme canonique. Il existe plusieurs degrés formels ou plusieurs dégradés formels dans l'écriture du haïku:

 

1. La forme canonique (5/7/5),

 

2. Le haïku de 17 syllabes qui ne respecte pas la forme canonique, mais qui utilise toujours des vers impairs en modifiant la structure du verset (5/5/7 ou 7/7/3...),

 

3. Le haïku de 17 syllabes qui introduit des vers pairs (6/6/5, 8/8/1, 6/7/4...), 

 

4. Le haïku qui prend des libertés avec le nombre total de syllabes, mais qui continue à respecter les nombres impairs en usant d'un nombre total de syllabes qui reste impair et en employant des vers impairs (5/5/5 ou 7/7/5 ou 7/7/7...), 

 

5. Le haïku qui prend des libertés avec le nombre total de syllabes en introduisant un nombre total de syllabes pair, en utilisant des vers pairs, par exemple trois octosyllabes (8/8/8). 

 

6. Le haïku qui prend des libertés avec le nombre total de syllabes et qui mélange vers pairs et vers impairs. Quand deux vers pairs accompagnent un vers impair, on obtient un haïku au nombre de syllabes impair, et quand deux vers impairs accompagnent un vers pair, on obtient un haïku au nombre de syllabes pair. 

 

Ce sont là les grandes catégories formelles que le poète français peut employer à mes yeux pour écrire des haïkus. Toutes ces armatures, toutes ces moutures, toutes ces architectures diverses et variées peuvent être employées, car ce qui compte au final, c'est la brièveté du haïku et l'unité des trois petits vers le composant ou le décomposant. Oui, fondamentalement, composer des haïkus, cela revient en fait à décomposer de la meilleure façon possible une séquence longue. 

Je vois que vous n'êtes pas très sensible au culte du vers impair!

Non, Delphine. Quand Virgile écrit: "Le nombre impair plaît à la divinité.", Il n'écrit pas: "Le nombre impair plaît aux Muses."! Il parlait de manière générale, et cela concernait surtout le chiffre trois, et les multiples de trois: les trois Grâces et les neuf Muses. Je ne voue pas un culte au vers impair pour une raison simple qui est la suivante: à moins d'avoir vraiment l'oreille très fine, il est en fait impossible de distinguer à l'oreille un vers pair d'un vers impair sitôt qu'on commence à dépasser le vers de six pieds. La convention poétique française a donné un rôle central à l'alexandrin, au vers de douze pieds, mais dans la réalité des faits, il est difficile de distinguer à l'oreille un vers de onze pieds d'un vers de douze pieds ou d'un vers de treize pieds, surtout lorsque des alexandrins se suivent. Que vous vous appeliez Racine, Baudelaire ou trucmuche, si vous voulez être sûr d'écrire des alexandrins, tôt ou tard, vous êtes obligé dans le processus créatif de compter les pieds des vers sur les doigts de votre main comme un petit garçon! Il faut briser ce mythe romantique du bon poète, emporté par son inspiration et son élan, doté d'une oreille divine, qui n'a pas besoin de compter les syllabes des alexandrins sur ses doigts! Compter les syllabes, serrer ou desserrer les drisses, n'empêche pas la brise de souffler dans les voiles! Le haïku est intéressant pour le poète en partie à cause de ceci: il permet de mettre en valeur les vers très courts qui s'entendent bien à l'oreille: un pied, deux pieds, trois pieds, quatre pieds, cinq pieds, six pieds. A partir de sept ou huit pieds, on commence à basculer dans le vers long, dans autre chose, dans quelque chose de moins tranchant, de plus ondoyant. Le haïku, c'est aussi cela, trouver un équilibre entre ce qui veut trancher et ce qui veut ondoyer.       

La taille idéale du haïku selon vous? Les limites à ne pas franchir?

Je pense que l'important est de respecter la brièveté, de ne pas dépasser le tercet de 24 syllabes. Je pense que la longueur idéale du haïku flotte entre 12 et 24 syllabes. Mais on peut aussi à l'occasion écrire des haïkus plus longs, ou des tercets plus longs. L'inclusion dans un recueil de haïkus de quelques tercets de 36 syllabes ne me choque pas. En poésie, comme en toute chose, on gagne toujours à cultiver les contrastes. Les extrêmes orientaux le savent bien, et l'inventeur des quatre saisons le sait aussi! Les alexandrins sont les bienvenus à condition de rester rares et discrets.

Doit-on obligatoirement écrire des tercets ou peut-on écrire aussi des quatrains et des distiques?

C'est une bonne question. Le hasard de la vie a fait que je possède des traductions anglaises de poèmes japonais, traductions anglaises qui sont excellentes. Je lis notamment les journaux de voyage de Bashô en anglais, et il s'avère que dans cette traduction anglaise, les haïkus de Bashô sont traduits à l'aide de quatrains au motif que le quatrain est la strophe de base de la poésie occidentale comme le haïku la strophe de base de la poésie japonaise. Bref, au lieu de respecter la métrique stricte, le traducteur a préféré employer un équivalent formel de base. Il s'avère que cette traduction est très bonne et que lire des courts quatrains ne choque pas du tout. On peut donc écrire des quatrains, l'important étant alors de respecter quand même la brièveté et le faible nombre de syllabes. Tout dépend de la manière dont "se brise", "se divise" ce très long vers qu'est en fait le haïku. Parfois, la matière appelle le quatrain plutôt que le tercet. Il m'arrive parfois d'écrire des quatrains, et quand on écrit un quatrain, la tentation est forte alors d'écrire cinq vers et de basculer dans le tanka. Il faut se méfier, ne pas abuser du tanka, mais là encore, il est bon de vouer un culte aux contrastes et à la variété, et ne rien s'interdire. Cela dit, dans l'ensemble, je respecte la forme habituelle du tercet. J'aime bien le chiffre trois et la forme du tercet. Je crois que c'est la vertu formelle première du haïku et du tanka que d'obliger à écrire des tercets et des distiques. Je n'écris pas de distiques, mais sitôt qu'on est entraîné vers le tanka et un court poème de cinq vers, forcément, le distique apparaît et vient compléter un tercet. Une nouvelle fois, tout est question de variété, de contraste, de proportion, d'équilibre et d'harmonie. Si j'essayais de respecter la forme canonique à chaque fois, mon recueil y perdrait beaucoup. Ce serait pour moi très stérilisant comme expérience poétique. Je n'écrirais pas de haïkus. Quand Bashô disait que "la fleur du haïku est dans la nouveauté", il parlait surtout à mon avis de liberté formelle et de l'obligation faite au poète de se confronter à des paysages nouveaux, à des régions nouvelles, à des sensations fraîches et nouvelles. Il ne parlait pas trop à mon avis des sujets et du fond, nous y reviendrons. Ce qui est intéressant dans le haïku, c'est justement de varier les architectures des haïkus, c'est d'adapter l'architecture du haïku à ce que l'on veut dire, c'est de trouver le bon code, le code qui casse, qui brise au mieux la séquence longue à exprimer afin que celle-ci brille et résonne grâce aux petits vers la frappant comme une pièce de monnaie. C'est sa souplesse formelle. Briser la séquence longue en deux, trois ou quatre vers permet de mieux faire briller et ressortir les différents segments de cette séquence longue. 

Allez, un exemple!

Ce matin, mon chien s'est gratté sur la terrasse. Un chien d'une certaine taille, assis, qui se gratte, croyez-le ou non, Delphine, cela ressemble vaguement à une harpe avec la patte arrière du chien faisant office de bras du harpiste. Cette image ne m'avait pas frappé l'esprit jusqu'à ce matin! Si elle m'a frappé l'esprit ce matin, c'est peut-être parce qu'un petit amandier sauvage dont le tronc est tout sec forme lui aussi une harpe avec ses branches fleuries au bord d'une petite route dans les parages. La forme de la harpe est donc très présente ces temps-ci dans mon esprit. J'ai bien sûr écrit un haïku sur ce vénérable petit amandier qui pousse sous une ligne téléphonique. 

 

Le tronc desséché

Offre sa harpe fleurie

Au bord de la route 

 

En fait, dans un autre haïku, je précise bien que cet arbre est un amandier. C'est pourquoi je ne prends pas la peine ici de préciser que l'arbre est un amandier. Je suis l'évolution et le devenir de cette harpe de très près! Plusieurs haïkus lui seront consacrés! Bon, revenons au chien. Au départ, la séquence longue de base donne ceci:

 

Mon chien, tu ne joues pas de la harpe quand tu te grattes (14 syllabes) 

 

Le nombre de syllabes est correct, on pourrait faire un haïku avec cette seule séquence. Elle contient une belle assonance ou dissonance, comme on voudra, avec harpe et gratte. Elle est humoristique. Elle tranche bien, elle fulgure bien!  

 

Mon chien, 

Tu ne joues pas de la harpe 

Quand tu te grattes! 

 

Cela dit, le nombre de syllabes pourrait être augmenté. On pourrait essayer d'atteindre les 17 syllabes normalement requises. On pourrait pour cela essayer de placer un mot de saison, car, pour l'instant, la séquence ne donne aucune indication temporelle ou saisonnière. Je ne suis pas obligé de le faire, car ce haïku sera entouré dans le recueil d'autres haïkus comportant un mot de saison. Peut-être une indication de lieu, une précision géographique serait dès lors plus appropriée. En effet, c'est sur la terrasse, de bon matin, que le chien se gratte. J'ai donc décidé de mettre en avant ce détail plutôt que le détail saisonnier. J'ai décidé de laisser tomber aussi la référence matinale qui est présente dans d'autres haïkus de la série qui l'accompagne. J'ai donc écrit le haïku suivant: 

 

Quand tu te grattes assis  

Sur la terrasse, mon chien,

Tu ne joues pas de la harpe!

 

Le haïku fait finalement 21 syllabes (7/7/7) et peut-être le chien joue-t-il ailleurs de la harpe! Le chien se gratte assis, pas couché, ce qui permet de mieux suggérer la forme de la harpe. Certains préféreront peut-être le haïku d'origine de 13 syllabes, peut-être plus sec et plus tranchant avec son assonance mieux mise en exergue à la fin des deuxième et troisième vers. L'introduction de la terrasse dans le haïku final complète l'assonance, mais aussi l'allitération. J'ai placé directement à sa suite, ce n'est pas un hasard, le haïku canonique suivant, qui fut quasiment inspiré dans la foulée quelques minutes plus tard: 

 

Echarpe de brume

Enlacer le pigeonnier

C'est ceindre la chouette

Le haïku, c'est quand même un drôle de poème, non?

Je tiens à dire que le haïku n'est pas un poème, contrairement au tanka ou au renga. Il est à mes yeux trop court pour être un poème. Il est un fragment poétique, mais, comme un poème, il vise une certaine forme de perfection. Ce n'est pas injurier le haïku que dire ça, c'est juste dire la vérité et lui rendre hommage puisque le haïku vise l'épure. Un recueil de haïkus, c'est un recueil poétique à part entière, mais un recueil de fragments poétiques. Ce qui fait poème au final, c'est la somme des haïkus présents dans le recueil, la somme des fragments et des formules poétiques.

Que voulez-vous dire par là?

Je veux dire par là qu'il y a poème quand le poète commence à enchaîner. Un vers solitaire n'est pas un poème. Quand Apollinaire écrit: Et l'unique cordeau des trompettes marines, il n'a pas écrit un poème, il a juste écrit un vers. C'est pareil avec le haïku. Le haïku, c'est en gros un alexandrin plus un hémistiche. C'est au mieux deux alexandrins: cela peut être un distique de deux alexandrins, un tercet de trois octosyllabes ou un quatrain de syllabes exactes. On a beau le diviser en trois ou quatre vers, par sa taille et par son esprit, par sa fulgurance, par sa quête de l'épure, on écrit en fait un seul long vers divisé en plusieurs morceaux, même quand il y a césure pour introduire un suspens, une suspension, à l'intérieur du poème. Dans le tanka et dans le renga, le poète est obligé d'enchaîner. Pas dans le haïku, et, à mes yeux, il y a poème quand le poète est confronté aux difficultés liées à l'enchaînement des vers, des images et des idées, pour ne pas parler de l'enchaînement des strophes ou des laisses de crue. Le mot "poésie" vient du grec poïos qui signifie "fabriquer". Vous connaissez la fameuse phrase de Paul Valéry: "Les dieux, gracieusement, nous donnent pour rien tel premier vers; mais c'est à nous de façonner le second, qui doit consonner avec l'autre, et n'être pas indigne de son aîné surnaturel. Ce n'est pas trop de toutes les ressources de l'expérience et de l'esprit pour le rendre comparable au vers qui fut un don." Ce que Valéry ne dit pas ici, c'est que ce vers surnaturel, comme il l'appelle, n'est pas forcément un premier vers, il peut être un dernier vers, un vers de chute ou de conclusion, ou un vers de milieu du poème. Bref, il y a poème quand on doit commencer à assortir, à amalgamer, à unir et à marier. Un haïku, certes, se compose, il faut trouver la bonne formulation, la bonne architecture, la bonne décomposition du long vers en trois ou quatre petits vers auxquels on doit essayer de conférer une réelle unité et autonomie, mais il ne se fabrique pas, on n'amalgame pas: on cherche la bonne division, la bonne fragmentation, les trois bons mouvements, les trois bons vermisseaux qui font mouche. Le poète compose un fragment poétique, pas un poème, et c'est cela justement qui est intéressant et enrichissant. Et reposant aussi, je ne vous le cache pas!

Il est plus facile d'écrire des haïkus que des fables, des sonnets ou des poèmes épiques, c'est cela que vous voulez nous dire!

Oui, ne nous voilons pas la face là-dessus! Cela n'enlève rien à l'intérêt et à la valeur du haïku.

Si je comprends bien, avec le haïku, on est donc dans la formulation et dans la formule plutôt que dans l'alchimie!

Oui, c'est ça, Delphine. Le haïku ne crée pas, il ne construit pas, il n'élabore pas, ce que commence à faire le tanka de cinq vers, avec son amour notamment du mot pivot. Ecrire des haïkus, cela donne vraiment le sentiment de vivre ou de se promener avec un filet à papillons. Une fois captée en vol ou en chemin la chose, l'observation, le détail, le phénomène, l'idée, l'image, qui peut donner naissance à un haïku, le poète doit écrire un fragment poétique léger, prêt à l'envol, qui fait penser à un papillon recouvrant sa liberté: le haïku. Il s'agit de capter quelque chose et de le retranscrire fidèlement en quelques syllabes en espérant que la chose captée puisse porter en elle une intelligibilité seconde cachée conférant au haïku sa valeur de formule poétique. Ce qui est fascinant avec le haïku, c'est qu'il arrive à donner l'impression qu'il est à la fois le début et la fin d'un poème, et c'est là très certainement le secret de son pouvoir et de la fascination qu'il exerce. Le premier vers d'un poème est important en ce sens qu'il donne le La. Il ouvre la porte, il est la source qui sort du rocher, qui entrebâille la porte du rocher. C'est comme cela d'ailleurs qu'est né le haïku. Le haïku était à l'origine le premier tercet d'un renga, soit le tercet source qui donne le La, qui fixe l'atmosphère, le cadre et le décor à partir desquels le distique suivant est autorisé à dévier légèrement. En détachant ce premier tercet de la suite du renga, en le rendant autonome et solitaire, les poètes japonais l'ont doté aussi d'un caractère définitif équivalant au dernier vers d'un poème. Il est à la fois ouverture et fermeture, jaillissement et chute, printemps et automne, bourgeon qui s'ouvre et feuille morte qui tombe. Le poète cherche à capturer quelque chose, un instant original ou non, ayant valeur et allure de sentence, sentence particulière, j'en conviens, fraîche et débraillée, faite de sauts de grenouilles ou de bruissements de ramures, portant en son sein une intelligibilité seconde cachée.

Quel pourrait être le sens caché, l'intelligibilité seconde, de ce haïku? Je parle de celui du chien jouant de la harpe!

J'y vois une métaphore des hésitations du poète. Quand le poète hésite entre deux mots, deux vers ou deux formulations lors de la composition d'un haïku, joue-t-il de la harpe ou se gratte-t-il l'oreille? 

Le haïku est souvent divisé en trois vers, mais aussi en deux temps grâce à une césure installant un suspens à l'intérieur de l'énoncé du haïku.

Oui, et on peut même parler de chute. En tant que fabuliste, je suis très sensible à cette problématique de la chute de la fable ou du poème, ou, ici, du fragment poétique. La fable est un poème qui doit, plus que les autres, soigner la chute du fait de sa portée didactique et morale, qu'il y ait une moralité séparée du corps de la fable ou non. Qu'il y ait moralité ou non, que cette moralité soit située avant la fable ou après la fable, le fabuliste doit toujours soigner son dernier vers bien plus que son premier vers. Et quand moralité séparée de la fable il y a, il doit soigner aussi bien le dernier vers du corps de la fable que la moralité elle-même et le dernier vers de la moralité! Mais il va sans dire que le dernier vers est toujours important dans un poème, puisqu'il est le dernier vers qui résonne dans l'esprit du lecteur. Le dernier vers fascine souvent par son caractère définitif et sentencieux qui lui donne un air divin, le premier vers par les promesses qu'il porte et soulève, par l'élan et l'allant qu'il imprime. Les vers du milieu sont un peu ballottés entre ces deux temps forts, ces deux sommets: ils dessinent comme une ligne de crête entre ces deux pics montagneux, mais il va sans dire que le poète doit donner aux vers du milieu du poème une densité, une intensité, une richesse, proches de celles du premier vers et du dernier vers du poème. Les vers du milieu du poème ne sont pas là pour faire du remplissage entre deux temps forts! Un début qui entraîne et une fin gnomique. C'est ce vers quoi le poète doit tendre en tout cas. Le haïku, comme le vers solitaire d'Apollinaire, est à la fois début et fin, fusion d'un début et d'une fin, et c'est là que se situe l'alchimie du haïku, dans le caractère à la fois suggestif et définitif de cette fusion, déclinée toutefois en trois vers, donc ménageant la possibilité d'une chute. Le haïku contient souvent ce qu'on appelle une césure ou un mot de césure, qui se confond assez souvent avec le mot de saison, parfois matérialisée chez nous par un tiret pour marquer la chute à venir. Cette césure et ce tiret apparaissent parfois dès la fin du premier vers, parfois à la fin du deuxième vers, cela dépend des haïkus. Personnellement, c'est un goût personnel, je n'aime pas les tirets en règle générale, je préfère les parenthèses, les points-virgules et les deux-points. Je n'utilise pas de tirets quand j'écris en prose ou en vers, et je n'utilise pas non plus de tirets dans mes haïkus. Je préfère mettre deux points à la place du tiret quand mon haïku comporte une chute. Le haïku à caractère interrogatif peut comporter une réponse, donc une chute: le point d'interrogation peut alors remplacer le tiret. Le Haïku se décline donc parfois et même souvent en deux temps comme le tanka qui positionne un distique conclusif à la suite d'un tercet introductif. Cette césure présente dans le haïku est une survivance du tanka, comme la présence éventuelle du mot pivot. Il y a souvent deux types de césure: celle liée au mot de saison créant comme vous dites un effet de suspension entre les deux temps de l'énoncé, sans qu'il y ait chute explicative, et celle contenant une chute à caractère logique et explicatif, pouvant accentuer le caractère sentencieux du haïku. Voici quelques exemples de fraîche date, Delphine, mettant la pleine lune de printemps à l'honneur!

Fontaine de liqueur

Le saule éploré de joie

En contrebas

 

Pleine lune de printemps

Tu n'es pas la cause

De l'embolie de ce jour

 

Pleine lune de printemps

Elle profite ce soir 

De l'embellie de ce jour

Pleine lune de printemps  

L'art de prendre le relais

Des lisières pointillistes

 

Vendredi pluvieux

Léger refroidissement?

Non, bouderie de Vénus

 

Matinée pluvieuse

J'attends le chien mouillé  

Sous le rosier grimpant


J'attendais ce moment depuis le début! Une petite série!

On voit bien que le cinquième haïku de cette série, celui de Vénus, est légèrement différent des cinq autres. Non seulement, il se divise en trois temps, mais le dernier vers est une chute à caractère explicatif, nette, tranchée, qui évacue toute ambiguïté. Sa chute ferme la porte alors que dans les autres haïkus, on a affaire à une chute qui ouvre une porte, et c'est ça qui fait l'originalité de la chute du haïku en général. Il existe une troisième sorte de haïku: le haïku d'un seul tenant sans césure et sans suspension interne. Les haïkus sans césure et sans chute, d'un seul tenant, ne découpant pas l'énoncé en deux temps, voire en trois temps, sont plus secs et plus sentencieux que les haïkus divisés en deux temps. Au lieu de posséder une chute, ils sont eux-mêmes la chute. Le haïku classique divisé en deux temps, comportant une césure et un mot de saison, crée une impression de dialogue. On est avec lui dans la formulation et le dialogue plutôt que dans la formule. Le haïku d'un seul tenant est dans la formule plutôt que dans la formulation et le dialogue. Le haïku d'un seul tenant est plus fulgurant, à l'image du vol du martin-pêcheur! Et c'est encore plus vrai quand on emploie le futur! 

L'épouvantail sèche

Lentement, tant bien que mal,

Dans la cabane aérienne   

Le martin-pêcheur 

Fera circuler

Le ciel bleu à vive allure! 


Quelle différence entre le haïku et le tanka?

Là où le tanka exprime souvent une émotion humaine précise, qui trouve son reflet exact dans un phénomène naturel observé, le haïku laisse en suspens ce qu'il pourrait signifier de manière seconde.

Le tanka exprime de manière seconde grâce au mot pivot. Le haïku n'a pas besoin du mot pivot pour suggérer l'existence d'une intelligibilité seconde. Dans le tanka, le poète s'appuie sur le tercet, où il décrit en quelques mots une réalité atmosphérique ou naturelle, pour exprimer ensuite son émotion ou son sentiment dans le distique conclusif. Le phénomène naturel illustre le sentiment humain, le met en image, lui donne une matérialité concrète, physique et naturelle. C'est particulièrement vrai dans les tankas amoureux. Le haïku est beaucoup moins explicite, le sentiment ou l'émotion sont exprimés seulement au moyen de l'image ou du constat, le poète est juste le récipiendaire et le messager d'une réalité brute, souvent fugace, mais parfois durable, qui peut prêter à enthousiasme ou à mélancolie. Mais dans l'ensemble, le haïku sera souvent un fragment enthousiaste, le tanka un poème mélancolique.

Existe-t-il des équivalents français du haïku et du tanka?

Des équivalents, c'est beaucoup dire. Le succès en Occident du haïku tient au fait qu'il n'y a pas d'équivalent strict du haïku. Chez nous, en Occident, le fragment poétique isolé est le vestige d'un poème abîmé, parvenu à nous incomplet. Le cas le plus fameux reste bien sûr le recueil de fragments de Sapphô. Bashô et Sapphô font la paire à leur manière! En Occident, on compose des poèmes, pas des fragments poétiques. Les Japonais, eux, ont créé une véritable culture du fragment poétique. C'est pour cela que le haïku fascine tant. On a le tercet et le distique, et même le quatrain, mais en général, ces  versets ne sont pas supposés être seuls et isolés, ils sont supposés faire partie d'un groupe. On enchaîne les distiques, on enchaîne les tercets, on enchaîne les quatrains, et, parfois, on les mélange comme dans le sonnet. Ce qui ressemble le plus chez nous au tanka amoureux japonais, au moins par l'esprit et par le fond, c'est incontestablement le sonnet pétrarquiste, ou le sonnet amoureux de Ronsard. Ces sonnets développent en 14 vers ce que le poète japonais exprime en 5 vers ou équivalent à deux ou trois  tankas. Comme les tankas, ces sonnets font entrer en communication étroite les images du monde naturel et l'univers des sentiments amoureux. Le rondeau, lui, tant par sa forme que par le fond, ressemble à un mélange de tanka et de haïku. Le rondeau français est un amalgame de tanka et de haïku. Sa composition formelle utilise à la fois le tercet, le quatrain et la strophe de cinq vers, et semble amalgamer tanka et haïku en une jolie livrée de douze vers. Le rondeau français est très habile et très adroit pour évoquer le monde naturel et les réalités saisonnières. Il ne faut jamais l'oublier quand on s'intéresse à la poésie japonaise. Voyez plutôt:

Deux Haïkus

Puisque tu m'ignores 

Autant être épouvantail

Pour de bon sous le crachin

Machinal de printemps 

 

Une longue éclaircie

Qui reste fidèle au poste: 

Les fleurs des pissenlits!

Tanka

Sous-bois enchanté

Les aubépines verdoient

Le chevreuil aboie

 

Disciplines féeriques 

De la neige printanière 

Rondeau

Le temps a laissé son manteau 

De vent, de froidure et de pluie, 

Et s'est vêtu de broderie, 

De soleil luyant, clair et beau. 

 

Il n'y a bête, ni oiseau, 

Qu'en son jargon ne chante ou crie: 

Le temps a laissé son manteau! 

 

Rivière, fontaine et ruisseau 

Portent, en livrée jolie, 

Gouttes d'argent d'orfèvrerie, 

Chacun s'habille de nouveau: 

Le temps a laissé son manteau. 

 

Charles d'Orléans 


On sent bien en effet qu'il y a là un petit air de famille!

Oui, la seule différence notable, c'est la présence du petit refrain lancinant dans le rondeau, refrain  qui, on le voit bien, on l'entend bien, rend le poème un brin mélancolique, là où la brièveté du haïku maintient le fragment dans le registre de l'humour et de l'enthousiasme, même quand la réalité décrite, le phénomène observé, devrait rendre plutôt mélancolique. Le jardin du voisin n'est pas forcément plus vert et plus adéquat: quand je suis embêté par la brièveté du haïku, quand la matière que je veux mettre en mots réclame le poème plutôt que le fragment poétique, quand je suis obligé de la diviser en deux haïkus ou d'écrire un tanka, c'est peut-être que cette matière poétique réclame et mérite la livrée du rondeau d'antan. Je pense que le rondeau exprime beaucoup mieux que le haïku et le tanka ce que les Japonais appellent "La touchante mélancolie des choses". Par nature, la mélancolie n'est pas brève! Pour l'exprimer, un peu de longueur et de langueur lui vont mieux que la brièveté du poème japonais. En revanche, pour exprimer l'impermanence des choses, pour capturer  la fulgurance des instants, pour évoquer le caractère éphémère de la jeunesse, de la vie ou d'une floraison, le poème court japonais est plus efficace.     

Nous avons parlé de la versification, qu'en est-il de la rime? Faites-vous rimer vos haïkus?

Ce n'est pas une obligation de faire rimer les haïkus, et ce n'est pas une obligation de ne pas les faire rimer. Le haïku a beau n'être qu'un fragment poétique visant au dépouillement et à l'épure, les contraintes musicales et sonores demeurent. On peut utiliser assonances, allitérations et rimes. Et comme mes haïkus forment des séries, ce sont parfois deux haïkus voisins qui riment ensemble. La rime peut être intérieure dans le haïku. Elle sera plus souvent intérieure, je pense, que mise en exergue à la fin du vers. Et il va sans dire que dans le haïku, on pourra faire rimer ensemble rimes masculines et rimes féminines, comme dans ce haïku: 

 

Ivresse de l'épouvantail

Dévorant des haïkus:  

J'y travaille!

Pourquoi écrivez-vous des haïkus?

Fondamentalement, écrire des haïkus me permet de saisir des choses, d'évoquer des choses, de noter des détails, de soulever des lièvres, absents de mes poèmes en vers libre. Je peux grâce aux haïkus offrir une vision plus détaillée et plus complète du monde qui m'entoure, des paysages qui m'entourent. Je saisis dans mes haïkus des riens qui échappent à mes poèmes en vers libre, et je développe dans mes poèmes en vers libre des branches et des rameaux que je ne peux pas développer dans mes haïkus. Par exemple, je ne parle pas de l'épouvantail dans mes poèmes en vers libre. Grâce aux haïkus, l'épouvantail est présent et devient un personnage à part entière du recueil de poèmes. Il est en revanche des figures centrales, incontournables, du recueil, qui apparaissent aussi bien dans les haïkus que dans les poèmes en vers libre: le ruisseau, le tas de bois, les chênes, le grand chêne, le saule pleureur, le chevreuil, le lavoir... Bref, le haïku me permet de n'oublier personne ou presque! Les papillons volettent et bouchent les interstices à coups d'intelligibilités secondes distillées ça et là!