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Rondeaux des quatre saisons


Printemps

Ce qui est loin s'idéalise;   

Ce qui est proche, on le noircit.  

Sauf au printemps où, Dieu merci, 

On dénoyaute les cerises.  

 

Pour les jolies fleurs qui me lisent,

Cela crée un léger souci:   

Ce qui est loin s'idéalise;  

Ce qui est proche, on le noircit.

 

Les fleurs m'entendent et me disent:

"La pluie, nous la craignons aussi.  

Qu'il soit pressé ou indécis,  

Le vent abîme notre frise.  

Ce qui est loin s'idéalise!" 


Eté

Tantôt la pluie, tantôt lumière

Bacchus interroge le ciel

Espérant les rayons de miel

Les brins de paille des chaumières

 

Elle gargouille familière

Et lui murmure l'essentiel

Tantôt la pluie, tantôt lumière

Bacchus interroge le ciel

 

Du fait la grappe coutumière

Le dieu Phébus brille au pluriel 

Au revoir nuages de fiel

Ce n'est pas là une première

Tantôt la pluie, tantôt lumière 

Automne

Qui dira un jour aux enfants

Que chantent oiseaux en automne?

Car si l'univers s'en étonne,

Certainement pas le printemps. 

 

Ils ne sont pas des estivants! 

Les chaleurs les rendent atones.

Qui dira un jour aux enfants

Que chantent oiseaux en automne?

 

Quand disparaît l'été brûlant, 

Soleil ardent se pelotonne.   

Fraîcheur nouvelle les entonne.

Ils sont heureux, ils sont contents. 

Qui dira un jour aux enfants?


Hiver

Là-haut, le noir vieillard Décembre,

Que cherche-t-il dans le grenier?

La panoplie du chiffonnier?

Ou serait-ce plutôt sa chambre?

 

Je ne sais pas ce qu'il démembre.

J'entends craquer, parfois grogner.

Là-haut, le noir vieillard Décembre,

Que cherche-t-il dans le grenier?

 

Il se courbe, parfois se cambre,

Retournant coffres et paniers.

La flore du printemps dernier   

Maintenant durcie comme l'ambre?  

Là-haut, le noir vieillard Décembre. 



Voilà que vous écrivez des rondeaux maintenant!

Oui, Delphine, j'ai décidé d'inclure dans Le Brahmapoutre quelques rondeaux et ballades en complément des haïkus, des dokugins et des poèmes en vers libre moderne. Je pensais après avoir bouclé mon cycle de haïkus des quatre saisons que mon esprit se tournerait vers l'écriture de tankas, mais c'est vers l'écriture de rondeaux que mon esprit s'est plutôt tourné. Je ne m'en plains pas, car je trouve très plaisante cette forme poétique du temps passé, qui est très musicale. Je me suis fixé pour objectif d'inclure dans Le Brahmapoutre une série de 36 rondeaux et ballades couvrant le cycle des quatre saisons. 

Pourquoi 36?

36 parce qu'il ne s'agit pas pour moi d'embrasser ce genre au point d'écrire un recueil à part entière, mais bien de mêler dans un même recueil cette forme ancienne et classique française avec les poèmes d'inspiration japonaise. 36, c'est un bon compromis entre la dizaine, trop timide, trop évanescente, et la cinquantaine ou la centaine qui commence à peser. C'est aussi le nombre de versets du plus court poème chaîné japonais. Cela rappelle également les 36 Ballades joyeuses de Théodore de Banville. C'est un multiple de trois et de douze! 

Vous en êtes où de ce recueil exactement?

J'ai fini l'écriture du cycle complet de haïkus des quatre saisons, mais je ne l'ai pas encore relu et corrigé. L'écriture de ce cycle m'a épuisé mentalement, et j'ai décidé de le laisser de côté pour l'instant. J'ai écrit quelques dokugins, il ne me reste plus qu'un seul dokugin à écrire, celui de cent versets qui fera le tour complet des quatre saisons, et qui s'intitulera Entre deux estuaires. Il me reste surtout à travailler les grands poèmes: Le Brahmapoutre, La tournée des trois chênes, Le vallon des ronces et Les champs de tournesols (ou Le champ de tournesols). Je devrai aussi boucler cette petite série de rondeaux et ballades, et finaliser le tout, l'architecture générale du recueil, l'agencement, le bon enchaînement des poèmes dans le recueil. Je pense que j'insérerai Le champ de tournesols (en fleurs) dans les haïkus d'été. Il viendra en conclusion du recueil, certes, mais quelques haïkus d'été lui succéderont pour peindre l'agonie de l'été et assurer la transition (boucler la boucle) avec les haïkus d'automne du début du recueil. Ainsi, on aura des poèmes longs inclus entre deux cycles de haïkus, quelques haïkus inclus dans les poèmes longs, et un poème long inclus dans les haïkus d'été du dernier cycle de haïkus! Il y a encore du travail. 

Revenons aux rondeaux. Qu'est-ce qui vous plaît dans le rondeau? Quelle est sa spécificité majeure?

La spécificité du rondeau est à mon avis sa brièveté et son extrême musicalité. Un haïku, c'est trois vers; un tanka, c'est cinq vers; un sonnet, c'est quatorze vers; une ballade, c'est vingt-huit vers. Le rondeau, c'est treize vers ou quinze vers, et c'est trois strophes seulement. C'est surtout un petit refrain qui se retrouve dans chacune des trois strophes, si bien que sur treize vers par exemple, on compte cinq vers dédiés au refrain et huit vers dédiés au restant du poème. Ecrire des rondeaux, cela donne vraiment l'impression de ciseler des bijoux. Bien plus que l'écriture des haïkus en fait. L'important, c'est de bien identifier au départ les deux vers centraux que l'on veut mettre en valeur dans le refrain. C'est la clef de voûte. Après, les autres vers viennent assez facilement. Ils bouchent les trous! C'est du sertissage. La brièveté et la musicalité du poème donnent le sentiment que le rondeau tout entier est un refrain, un refrain à l'intérieur duquel est inclus un autre petit refrain. C'est là ce qui fait son originalité et sa force. Il n'en demeure pas moins très flexible pour ce qui est du fond. On peut aborder un tas de sujets et de sentiments différents dans les rondeaux. La forme aussi est assez souple: on peut opter pour treize vers ou quinze vers, l'octosyllabe ou le décasyllabe, les rimes féminines ou les rimes masculines, ou l'alternance des deux. L'important, c'est de s'en tenir à deux sonorités différentes. L'avantage du rondeau par rapport à la ballade est le suivant: étant plus court, il pose moins de difficultés quant aux rimes. Sous sa forme canonique, la ballade alterne trois sonorités, mais sur une distance plus longue, ce qui complique la tâche. La ballade nécessite de choisir des sonorités où le clavier sémantique est assez riche et large, où le vivier en mots disponibles est assez étendu. Le dictionnaire des rimes est très déséquilibré! Le rondeau, par sa brièveté, permet de butiner à peu près toutes les sonorités de la langue française. La ballade de François Villon le permet moins facilement.

Ne craignez-vous pas le ridicule en réactualisant des formes poétiques pareilles?

Non, pas du tout. Je me trouve dans la situation du prince charmant réveillant une belle endormie. Cela procure un sentiment très vif de fraîcheur et de puissance. La poésie japonaise, pour se renouveler, devra de son côté, très probablement, remettre à l'honneur le poème long des temps anciens et reculés qui a été abandonné au profit des poèmes courts et des poèmes chaînés. La vérité est la suivante: les formes poétiques fixes anciennes sont beaucoup plus musicales que les formes poétiques modernes. Vous pensez bien que les poètes n'ont pas attendu Arthur Rimbaud pour savoir que l'alchimie du verbe existait! La poésie de Rimbaud n'est pas plus alchimique que celle d'Homère, Pindare, Horace ou Charles d'Orléans. Cela fait du bien de se ressourcer dans cette source vive de fraîcheur, d'intelligibilité et de musique qu'est le rondeau. C'est vraiment un bénitier d'eau fraîche! Les théoriciens de la poésie moderne ont essayé de faire croire que c'était plus facile d'écrire des poèmes utilisant des formes fixes et des vers réguliers que des poèmes modernes informes utilisant le vers libre moderne. C'est faux, les contraintes et les difficultés sont de nature différente, c'est tout. L'usage des formes fixes et des vers réguliers permet en effet de se poser moins de questions formelles, de libérer son esprit de ce type de problématiques, mais cela ne veut pas dire que les poèmes soient plus faciles à écrire. Et, surtout, ne vous y trompez pas, Delphine, ils sont souvent meilleurs!