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Parution du tome 1 des Fables du Lavoir

Le tome 1 des Fables du Lavoir est enfin terminé!

Oui, il est enfin terminé! Et c'est un grand soulagement pour moi! Il s'intitule La traversée de la Manche. Cela aurait pu être le titre du deuxième livre de fables de ce tome 1. Ainsi donc, je ne donnerai pas des titres à mes trois recueils de fables qui formeront un tout intitulé Les Fables du Lavoir, mais je donnerai des titres originaux aux tomes extraits des recueils. Je donne aussi des titres aux livres de fables afin de bien les individualiser dans les tomes et dans les recueils.

Ce tome 1 ne fut pas facile à écrire et à finaliser...

En effet. On peut dire que j'en ai bavé avec ce tome 1, et ce pour diverses raisons. La première des raisons, c'est que ce tome 1 était à la base le moins achevé des trois tomes formant mon premier recueil de fables. La deuxième raison, c'est qu'il comporte un nombre conséquent de fables en prose et notamment deux très longues fables en prose que j'ai mis un certain temps à considérer et à accepter comme telles. La troisième raison, c'est que j'ai dû modifier légèrement son contenu par rapport à mon projet initial. La première mouture était plus satirique et la part d'autodérision y était plus grande. J'ai bémolisé ces deux aspects, mais il fallait le faire sans rien enlever au piquant de l'ouvrage. Il a fallu trouver un équilibre, supprimer certaines pièces, en amender d'autres. De même, il m'a fallu trouver un équilibre pour donner à ce tome une résonance résolument contemporaine tout en lui conservant sa dimension intemporelle et universelle. De manière plus générale, il m'a fallu raccourcir certaines pièces et revigorer certains vers, éliminer les mauvais vers et revigorer les vers faiblards. Par ailleurs, je tenais absolument à ce que mes fables et poèmes puissent donner le moins prise possible aux interprétations intéressées, fallacieuses et tordues. Un exercice très difficile à notre époque. Ce tome 1 est aussi très long: il comporte près de 180 000 mots du fait de la présence des deux longues fables en prose. Les tomes 2 et 3 seront moins longs car ils ne compteront chacun qu'une seule longue fable en prose. Ce tome 1 est donc un peu hypertrophié. Ce que j'ai voulu faire aussi avec ce tome 1, c'est lui conférer un aspect inaugural. Il est le premier tome des Fables du Lavoir, mais certaines pièces, certaines images, annoncent aussi très clairement mes futurs recueils poétiques. La coquille de noix est bien présente dans ce tome 1... Et ce d'autant plus que la Manche la concerne aussi au premier chef dans mon long poème marin en prose. Ce tome 1 essaie d'être la synthèse de toutes ces ambitions diverses, et cela n'a pas été simple de les concilier toutes. Les tomes 2 et 3 seront de facture plus classique.

La traversée de la Manche! Pourquoi ce titre?

Le livre 1 consacré à l'Angleterre reprend le fil des fables là où La Fontaine a abandonné le sien dans son livre douzième: en Angleterre, mais aussi dans un bois, au bord d'un petit ruisseau. Le livre 1 a été pensé et conçu comme une suite, une extension, de sa fable Le renard anglais, qui est dans les faits, ne l'oublions pas, l'avant-dernière fable de son recueil, et même la dernière fable animalière de son recueil! Joli cadeau fait au renard comme à l'Angleterre! Les cinq fables que l'ont trouve placées entre Le renard anglais et Le Juge arbitre, l'hospitalier et le solitaire sont des fables mythologiques et humaines au sens large du terme plutôt que des fables animalières. Je tenais d'autant plus à ce démarrage en terre anglaise que, pour ma part, contrairement à lui, j'ai réellement vécu en Angleterre pendant plusieurs années, je connais bien l'Angleterre. J'appartiens à la lignée des poètes français qui connaissent bien l'Angleterre. Il est bon de le savoir: La Fontaine a failli passer les derniers jours de sa vie en Angleterre. La Fontaine aurait pu mourir en Angleterre, voire être enterré en Angleterre. Marie de France a écrit ses fables en Angleterre, ne l'oublions pas non plus. Je tenais à ce que le titre du tome 1, sans expressément citer la Grande-Bretagne, fasse planer son ombre sur ce tome 1. Le mieux était donc de lui donner un titre faisant directement écho et référence au livre deuxième du tome 1, consacré à l'archipel de la Manche. Je donnerai à chacun des tomes des Fables du Lavoir, ou du moins à la plupart d'entre eux, un titre à résonance fluviale ou aquatique, en adéquation avec le contenu et l'atmosphère de chaque tome. Le lavoir peut être une mare placide ou une mer démontée.

Cette édition se présente sans préface et sans illustrations.

J'ai écrit une note d'introduction aux lecteurs, mais je n'ai pas écrit de préface. Je pense qu'avec cette note, quelques épigraphes, et deux dédicaces, l'appareillage introductif est largement suffisant. J'attends d'avoir achevé l'écriture du premier recueil, d'avoir publié les trois premiers tomes, avant de finaliser L'avant-propos de Maître Renard. Je ne sais pas à quel moment précis de mon existence j'écrirai une préface. Je voulais faire les choses dans l'ordre, publier l'avant-propos avant les fables, mais cela n'a pas été possible. Je préfère boucler le premier recueil avant d'achever L'avant-propos, qui sera autant un avant-propos qu'un après-propos. Le lecteur aura le choix au final: lire l'avant-propos avant les fables ou après les fables, puisque cet avant-propos constituera un ouvrage séparé. Dans l'avant-propos, Maître Renard présente le premier recueil de fables aux lecteurs de manière libre et enjouée, et rebondit sur certains thèmes (approfondit certains thèmes) qui irriguent ce premier recueil. Il faut donc que je sois sûr et certain du contenu du premier recueil avant d'achever l'avant-propos. Il est des choses, des développements, qu'on peut inclure dans un ouvrage en prose, mais pas dans un recueil de fables. Mais j'annonce clairement la couleur dans les fables! Mes fables tendent la perche à Maître Renard... S'agissant des illustrations, on verra bien, ce n'est pas d'actualité pour le moment. Illustrer plus de trois cents fables et poèmes, ce n'est pas rien, c'est une tâche conséquente, à moins de diviser le travail entre plusieurs illustrateurs. C'est une problématique qui concernera plutôt la deuxième édition. Une fois achevée la première édition du premier recueil. 

Ce tome 1 est très riche, impossible à résumer. Il compte deux très longues fables en prose, environ 120 fables et poèmes. Vous annoncez dans la note qu'il pourrait être légèrement modifié à l'avenir.

Oui, c'est une première édition. Il se pourrait que certains vers et certaines phrases soient modifiés un jour. Il n'y a rien à ajouter sur le fond, rien à retrancher non plus, il n'évoluera pas sur le fond, l'essentiel qui devait être dit a été dit, mais peut-être qu'ici et là, sur la forme, je modifierai quelques passages, cela relève du possible. Si c'est le cas, ces changements très mineurs ne seront inclus que dans une deuxième édition, qui ne sera pas publiée avant l'achèvement des trois premiers tomes. Peut-être que la finalisation des tomes 2 et 3 m'obligera à opérer quelques changements ou ajouts mineurs dans le tome 1, notamment afin d'harmoniser les trois tomes, soit le premier recueil. Nous parlons ici de détails, de subtilités très fines, qui n'ont rien à voir avec les sujets des fables. Chaque fois que je relis ce tome 1, je trouve des petites choses, des détails à modifier. Je trouve toujours quelques boulons à serrer et quelques écrous à desserrer! Si je relisais demain ce tome 1, je corrigerais probablement quelques vers et quelques phrases. Il faut savoir dire Stop à un moment donné, je dois passer à la finition des tomes suivants. Jorge Luis Borges dit qu'il ne sert à rien de trop fignoler ses ouvrages. Comme Pline le Jeune, je crois que la perfection porte souvent un négligé sur les épaules. Je suis entré à l'intérieur du cercle où la perfection porte un négligé sur les épaules. Le négligé peut être en soie ou en satin, plus ou moins transparent, plus ou moins glissant. 

Pensez-vous arriver au bout de l'écriture des neuf tomes projetés? Quand on voit le temps que vous avez mis pour achever ce tome 1, on peut se poser la question.

C'est une très bonne question. Je vous rassure, mon objectif n'est pas d'écrire neuf tomes de 180 000 mots chacun ou neuf tomes de 120 fables chacun, soit près d'un millier de fables. Mon travail peut donner cette impression, mais ce n'est pas le cas. Je pense tourner autour des 800 fables et poèmes. N'oubliez pas que j'inclus aussi des poèmes dans mes recueils de fables. Ce tome 1 a été particulièrement difficile à finaliser, mais les tomes 2 et 3 devraient poser beaucoup moins de problèmes. S'agissant des deux recueils suivants, qui sont déjà ébauchés, qui comportent un certain nombre de fables déjà écrites ou ébauchées, j'userai du vers libre moderne et de la prose poétique pour les terminer. Si bien qu'ils seront moins difficiles à terminer sur le plan formel que ce premier recueil. Je ne me fais donc pas trop de souci. Ce qui est vrai, c'est qu'en travaillant sur l'achèvement de ce tome 1, deux fables de La Fontaine me revenaient souvent à l'esprit: Le loup et le chien et Le chien qui lâche sa proie pour l'ombre.

Comment ça?

Il est certain que la fable est un genre littéraire original et un genre poétique très particulier. C'est la poésie du moindre écart (comme dit le Cyclope amoureux de mes fables!), et le poète est borné par certaines contraintes liées à la nature narrative des fables et à la nécessaire clarté et intelligibilité des pièces. Contrairement à ce qu'on peut lire parfois ici et là, la morale de la fable ne doit pas être ambiguë. Elle doit être claire et nette. Et les morales de La Fontaine le sont, claires et nettes. Si ambiguïté, doute et interrogation, il peut y avoir et il doit y avoir dans un recueil de fables, il faut les chercher ailleurs que dans les moralités des fables. L'ambiguïté peut apparaître notamment de manière privilégiée dans les fables orphelines de toute moralité. Bien comprendre cela fait partie de l'art du fabuliste. Si je ne portais en moi que trois recueils de fables, la question ne se poserait pas: je ne sentirais pas bouillonner le loup en moi! Mais comme je travaille aussi sur des recueils poétiques autres que mes recueils de fables, la question se pose. Quand j'écris des fables, quand je travaille mes fables, je me sens dans la position du chien qui, non seulement porte un collier, voire un collier contre les puces et les tiques, mais qui lâche aussi peut-être sa proie pour l'ombre, qui chasse peut-être l'ombre... La liberté de pensée et de création est beaucoup plus grande dans les recueils poétiques. Ce sont les poèmes, bien plus que les fables, qui donnent corps et chair à mon univers intérieur. Quand j'écris des poèmes, quand je travaille mes recueils poétiques, je me sens plus libre sur le plan poétique, plus en phase avec mes aspirations profondes! Et souvent loup de mer dans le cas des poèmes marins! Ecrire des fables, cela impose une vraie discipline, une vraie rigueur intellectuelle, le poète ne peut pas se lâcher, tant sur le fond que sur la forme. Par exemple, quand on écrit des fables, il faut être prudent avec les images poétiques. Elles doivent clairement servir le propos et la narration de la fable. Il faut être très parcimonieux, les fioritures poétiques ne doivent pas détourner l'esprit de l'intrigue et du sujet de la fable.

On trouve de tout dans ce tome 1, à boire et à manger! Vous ne semblez pas trop vous contraindre!

Effectivement. On trouve des fables en vers libre classique assoupli, des fables en prose, deux très longues fables en prose, quelques poèmes en vers régulier et une douzaine de sonnets. On trouve aussi dans le livre deuxième deux poèmes d'inspiration pongienne: La coquille de noix, résumé et mise en abîme de mon poème en prose, et L'os de seiche. On trouve donc des pièces de longueur très variable. Et la même recette sera appliquée aux deux tomes suivants. Toutes les pièces, quelque soit la longueur, quelque soit la forme poétique employée, ont leur place dans ce recueil, ont été conçues et pensées exclusivement pour ce recueil. Les deux très longues fables en prose, Le Cyclope amoureux de Port-Cros et L'origine de l'Automne, ont été spécifiquement écrites pour ce recueil. Si je ne les intégrais pas dans ce recueil, je ne saurais pas quoi en faire sur le plan éditorial. Ce premier recueil de fables contiendra donc au final quatre très longues fables en prose. Je n'oublie pas d'inclure aussi des fables courtes, des fables qui font moins d'une page. Je n'oublie pas que pour le grand public, que pour la mémoire collective, La Fontaine, c'est surtout La cigale et la fourmi, Le corbeau et le renard. Si on avait dit à La Fontaine qu'on se souviendrait de lui surtout à cause de ces deux fables, je ne suis pas certain qu'il aurait été ravi. Il aurait esquissé le sourire de la Joconde. Il est donc important d'inclure des fables très courtes dans les recueils. Ce sont probablement celles qui s'ancrent le mieux dans la mémoire. Celles qui marquent le plus les esprits. C'est toujours pour moi une grande victoire quand j'arrive à écrire une fable qui tient dans la moitié d'une page! Cela dit, l'exemple de La Fontaine le montre bien: il faut de tout pour faire un monde, de tout pour faire un grand recueil de fables.

Nous avons déjà parlé de ce tome 1 dans nos précédents entretiens, je ne m'attarderai donc pas sur son contenu. Chacun peut désormais le lire. Ce qui m'intéresse, c'est plutôt la suite! Le tome 2, c'est pour quand?

Je ne sais pas, peut-être l'année prochaine. En tout cas, boucler le premier recueil de fables, donc les tomes 2 et 3, constitue une priorité pour moi. Ainsi que la finition de mon recueil de poèmes Le Brahmapoutre. Je pense que je finaliserai La coquille de noix après Le Brahmapoutre. Il est des recueils de poèmes que je finaliserai et que j'éditerai en même temps que le deuxième recueil de fables, et d'autres que je peux essayer de finaliser et d'éditer dès maintenant. Je dois essayer de jongler au mieux avec les différents recueils. Mon oeuvre poétique se scinde en deux gros ensembles: les poèmes qui appartiennent au même univers jurassien que les fables, et les autres. Les animaux des fables évoluent dans les paysages d'un certain nombre de poèmes. Je pense notamment aux Rafraîchissements, au poème central des Baigneuses, et à mon recueil poétique de jeunesse.  Pour ne pas mentionner mes romans de jeunesse, mes ébauches de romans de jeunesse! Quand je parle d'univers jurassien, je parle en fait du pays de Courbet autour d'Ornans. Du pays de Courbet plus spécifiquement situé entre Loue et Lison. Canton d'Amancey pour les érudits et les intimes! Canton dominé par le mont Poupet! La proue du navire! 

Le deuxième recueil de fables, ce n'est donc pas pour demain! Si je comprends bien, cela vous fait cinq ouvrages à publier avant de plonger dans le deuxième recueil!

Oui, vous comptez bien: les tomes 2 et 3 du premier recueil, L'avant-propos de Maître Renard, Le Brahmapoutre et La coquille de noix. Des ouvrages poétiques conséquents! Je tiens en effet à ce que chacun des trois recueils de fables soit écrit à une période différente de ma vie. Je tiens également à conférer une identité poétique forte, une identité stylistique et formelle originale, à chacun des trois recueils. Ces trois recueils ont été ébauchés au milieu de la trentaine. Le premier recueil sera dans les faits le recueil de la quarantaine, le deuxième recueil le fruit de la cinquantaine, et je garde le troisième recueil pour mes vieux jours. Tout cela est très clair et très planifié dans mon esprit. Chaque recueil sera différent tout en faisant partie d'un tout cohérent et harmonieux: Les Fables du Lavoir. Chaque recueil sera le produit du concours de plusieurs facteurs: l'âge et l'époque de finition du recueil; la forme poétique dominante employée (vers libre classique, vers libre moderne ou prose poétique); le contenu sapiential, philosophique et moral du recueil; les sources dans lesquelles les fables auront été majoritairement puisées (fables anciennes, fables modernes, et fables originales produites par mon imagination); et, enfin, les lieux géographiques, les paysages privilégiés, où les fables se dérouleront. Par exemple, dans ce premier recueil, je privilégie les fables anciennes et les fables originales. J'ignore les fables modernes. Je privilégie les fables anciennes que La Fontaine a écartées. Notamment les fables de Phèdre que La Fontaine n'a pas récrites. Je bouche un peu les trous! Je vagabonde et je bouche les trous! Je tourne autour du pot: le canton des cascades! Où seront situées très clairement les fables des deux recueils suivants.

C'est presque le cheminement de Rimbaud! Vers libre classique, vers libre moderne, puis prose poétique!

Oui. Rimbaud est passé du vers régulier au poème en prose en dégoupillant subrepticement le vers libre moderne qu'il aurait inventé et qu'il n'a fait qu'effleurer. Il convient ici de faire une remarque importante: il ne faut pas confondre le poème en prose et la prose poétique. Ce sont deux choses différentes. Les Illuminations de Rimbaud sont des poèmes en prose, Les petits poèmes en prose de Baudelaire contiennent quelques poèmes en prose, mais la plupart des pièces du recueil relèvent en fait du domaine de la prose poétique. Mon idée est en effet de suivre le même cheminement que Rimbaud, d'aller progressivement vers toujours plus d'assouplissement du vers libre classique de La Fontaine. Ce qui est fascinant chez Rimbaud, ce n'est pas son abandon de la poésie, somme toute logique. Ce qui est fascinant chez Rimbaud, c'est ce passage éclair par le vers libre moderne. Qui plus est dans un poème qui me tient à coeur, le poème Marine, où Rimbaud réunit le monde de la mer et le monde de la terre, fusionne le vocabulaire marin et le vocabulaire de l'intérieur des terres. Ce que je fais aussi dans mon poème La coquille de noix, où je compare notamment de manière quasi hypnotique et obsessionnelle la mer démontée et la plaine labourée. Une métaphore centrale de l'identité française à mes yeux. A condition toutefois de ne pas labourer les chemins, de ne pas raser les bosquets, de ne pas défoncer les haies, de ne pas scalper les arbres, de ne pas labourer à un mètre des ruisseaux. Bref, à condition de ne pas saccager la France. C'est ce qu'on peut regretter le plus chez Rimbaud, l'absence d'un recueil de poèmes écrit en vers libre moderne. Dans mon deuxième recueil de fables, je privilégierai l'emploi du vers libre moderne, comme dans ce premier recueil, je privilégie l'emploi du vers libre classique assoupli.

Aujourd'hui, nous sommes le cinq avril, c'est la date de votre anniversaire, vous avez 47 ans. C'est tard pour une première publication!

Oui, et ce tome 1 est publié aussi l'année même du bicentenaire de la naissance de mon lointain cousin, le peintre Gustave Courbet, né en 1819! Courbet était aussi le cousin et l'ami du poète Max Buchon, ce qui signifie que Buchon est aussi un cousin très éloigné de mes tantes! Il faut croire que je suis un poète assez lent et assez dilettante, qui s'est beaucoup dispersé aussi au fil des années, dispersé entre les activités comme entre les différents recueils et projets poétiques. Je me suis surtout dispersé, car je ne me sens pas du tout dilettante. Je ne suis pas non plus ce que les Anglais appellent un "late bloomer", car j'écris sérieusement depuis l'âge de 25 ans. Mais j'ai la chance de porter en moi plusieurs recueils poétiques très différents, et l'écriture des fables prend plus de temps que l'écriture des poèmes, d'où la lenteur. D'où le sentiment parfois de chasser l'ombre plutôt que la proie. Cette question de l'âge me préoccupait dans ma jeunesse, mais elle ne me préoccupe plus du tout aujourd'hui.

Non seulement vous publiez tardivement, mais vous publiez peut-être en premier l'ombre plutôt que la proie...

En effet! Et cela peut être déstabilisant pour moi. Ce qui est frappant, c'est de constater que ce tome 1 et le recueil poétique sur lequel je travaille le plus actuellement, Le Brahmapoutre, sont des ouvrages périphériques d'une certaine façon: des ouvrages qui évoquent des lieux, des villes, des régions, qui n'appartiennent pas au coeur de mon univers poétique. Ce sont vraiment des oeuvres buissonnières. Dans ce tome 1, je parcours la partie nord et ouest de la France, et dans Le Brahmapoutre, j'explore la région Aquitaine, moi dont la poésie est surtout à la base d'inspiration franc-comtoise et jurassienne, provençale et méditerranéenne. J'attaque les publications par l'évocation et l'exploration d'une certaine périphérie géographique, même si ce tome 1 ne perd pas de vue, loin de là, comme les poèmes du Brahmapoutre d'ailleurs, les composantes fluviale et maritime de mon univers poétique. Ce tome 1 renferme par ailleurs des vérités centrales et fondamentales qu'il est important de connaître, de bien assimiler, pour ne pas vivre et mourir idiot. Pour ce qui est de la substance et du fond, il est tout, sauf périphérique.

Peut-être cherchez-vous à vous excuser auprès de ces régions de ne pas leur être dévoué et dédié corps et âme?

Peut-être, en effet. Je tiens surtout à garder le plus agréable pour la suite! C'est comme la navigation: il est toujours bon de voguer vers Cythère, Madère ou Les Marquises! Je pense aussi à Courbet qui a peint son pays jurassien comme chacun sait, mais qui ne s'est pas privé non plus de peindre la mer, la Manche, les vagues, les falaises d'Etretat, la Saintonge et le Languedoc. Savez-vous où se trouve la meilleure toile du meilleur peintre anglais? Au musée des Beaux-Arts de Besançon! C'est Le moulin de John Constable. Le moulin tout court! Pas Le moulin de Flatford! Pas besoin d'aller à Londres pour voir le meilleur de l'Angleterre! Les Bisontins sont vernis!

Vous publiez votre tome 1 exactement à l'âge où La Fontaine publia ses six premiers livres de fables! 47 ans!

Comme pour le bicentenaire de la naissance de Courbet, c'est un pur hasard. Oui, La Fontaine a  publié à 47 ans ses six premiers livres de fables, en 1668! Je publie aussi à 47 ans ce tome 1, en 2019! La coïncidence est en effet troublante! Et flatteuse! Les conditions de publication sont toutefois très différentes! La Fontaine était déjà connu et avait déjà publié des ouvrages avant la publication de ses fables! Notamment des contes et des nouvelles. Moi pas! Je débute avec les fables! Avec des fables non illustrées, qui sont publiées d'abord sous forme numérique. Cela dit, pour établir des comparaisons entre La Fontaine et moi, je prie les lecteurs et les universitaires d'attendre la parution du tome 3, soit la fin de la publication du premier recueil de fables. A ce moment-là, les deux recueils pourront être comparés et mis en regard. Mon style est très différent de celui de La Fontaine, notamment dans ce tome 1, qui est un tome très original, un tome inaugural, un tome coup d'envoi! Lire Les Fables du Lavoir, ce n'est pas lire de nouvelles fables de La Fontaine, c'est lire un recueil original de fables et de poèmes. Il ne faut pas lire Les Fables du Lavoir en espérant lire ou relire du La Fontaine! Je pense cependant posséder certaines de ses qualités, même si mon style demeure très différent du sien. 

Quels conseils de lecture donneriez-vous aux lecteurs?

De lire d'abord les quatre livres de fables, et les fables et les poèmes, dans l'ordre. De picorer uniquement après. Il est important de respecter l'ordre des fables dans une première lecture. Je conseille également de lire ce recueil comme un roman. On peut picorer à sa guise, en prenant son temps, mais dans le cas des Fables du Lavoir, ce n'est pas une bonne stratégie pour capter toutes les subtilités et finesses. Et il en sera ainsi de tous les tomes et recueils. Il existe en effet des fils conducteurs, et des fables et des poèmes se répondent ou communiquent ensemble à distance. On pourra picorer dans un deuxième ou troisième temps. Faire connaître autour de soi, auprès de ses proches, Les Fables du Lavoir, constitue aussi un acte de salubrité publique.