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Le choucas fraudeur

Marc Fumaroli vient de disparaître en ce début d'été 2020. Un petit mot sur cet académicien avant de commencer notre entretien?

Volontiers! Marc Fumaroli fait partie des rares auteurs contemporains que je lis assez régulièrement, et il est en cela semblable à d'autres grands historiens et spécialistes des lettres anciennes, classiques ou modernes qu'il m'arrive de lire de temps en temps, pour ne pas évoquer les autres spécialistes de La Fontaine. Je n'ai pas lu tous les livres de Marc Fumaroli, j'en possède quelques-uns, l'essentiel, je pense, dont son très beau livre sur les métaphores de la langue française, sur leurs sources et origines. C'est son édition érudite des Fables de La Fontaine que je consulte au quotidien. Je crois pouvoir dire que sa critique des paillettes socialistes et du divertissement de masse a vu juste, il va sans dire. Nous payons encore le prix aujourd'hui, chaque jour, de ce rapt et de ce viol du mot "culture", kidnappé par les médias de masse et le divertissement de masse qui abrutissent les populations. Les "radios libres" ont bien abruti plusieurs générations de jeunes Français, comme le fameux esprit "Canal". Je crois que ses deux chefs-d'oeuvre resteront sans aucun doute ses deux gros ouvrages consacrés à Jean de La Fontaine et à Chateaubriand, nobles ouvrages où sa plume semble baigner dans son élément.

J'ai bien sûr déjà lu d'une seule traite Le poète et le roi, il y a quelques années, ouvrage que j'aimerais relire. Car, voyez-vous? le grand drame, ce n'est pas seulement qu'il y ait tant de choses à lire, c'est aussi qu'il y en ait tant à relire! Si l'on peut appeler cela un drame. Je possède sinon dans ma bibliothèque La diplomatie de l'esprit, La querelle des Anciens et des Modernes et Quand l'Europe parlait français. Je n'ai pas lu ses ouvrages critiques sur l'Etat dit "culturel". On a fait pire depuis, on est en train de faire pire actuellement avec la "nation apprenante". Ce jargon barbare défigure notre langue de manière aussi affreuse que les enseignes morbides des zones commerciales. 

Je regrette fort de savoir qu'il ne pourra pas lire mes fables. Je lui ai fait parvenir le Tome 1 des Fables du Lavoir l'an dernier, en sachant pertinemment que le ton général de ce Tome 1 ne lui plairait pas forcément. Cela m'attriste un peu. J'aurais aimé pouvoir lui envoyer l'intégralité du premier recueil. Cela fait peur à notre époque de voir disparaître des hommes et des esprits de cette trempe...

L'Académie française, cela vous tente?

Non, pas vraiment. Je ne suis pas un homme d'académie, et je n'ai aucune envie de vivre à Paris ou d'être astreint à des voyages récurrents dans la capitale. Si demain l'Académie française déménage à Biarritz ou à La Ciotat, à Pontarlier ou sur Belle-Isle, je réviserai peut-être ma position. Mais les Académiciens seront obligés de venir me courtiser. L'amitié et la camaraderie, cela peut aveugler sur la valeur réelle des romanciers. Cela dit, je respecte l'Académie française. Je la respecte d'autant plus qu'il revient aux grands poètes en tout premier lieu de rajeunir la langue, d'indiquer les directions et les inflexions qu'elle devrait suivre et prendre. Je n'ai pas le temps cependant de suivre de près les travaux de l'Académie française.

Nous reprenons aujourd'hui notre conversation au sujet du Choucas fraudeur, quand bien même vous avez suspendu son écriture pour le moment. Pour rappel, Le choucas fraudeur, c'est un apologue d'Esope, souvent intitulé Le choucas et les oiseaux, ou Le freux et les oiseaux, fable qui est devenue chez Phèdre et La Fontaine Le geai paré des plumes du paon, la version généralement plus connue du grand public.

Ma version du Choucas fraudeur sera un long poème, composé en vers libre moderne, qui fera plus de 60 000 mots. Autant dire que ce long poème constituera la pièce centrale de l'un des tomes des Fables du Lavoir, le tome 11 probablement, tome qui sera inclus dans le troisième et dernier recueil. De fait, la parution de ce poème n'est pas prévue pour demain! A moins que la parution du tome 11 ou 12 soit considérablement avancée! Ce qui reste une possibilité, on ne sait jamais. Nous allons cependant parler de ce poème aujourd'hui, car cela nous permettra de parler ensuite du vers libre classique et du vers libre moderne. Et j'aime par ailleurs tenir mes promesses. Le coronavirus rend fou, comme vous savez! Et nous a détournés en mars de la tenue de nos promesses. Et c'est folie en effet que de ne pas tenir ses promesses, surtout en matière poétique et amoureuse!

Rappelons d'emblée, pour mémoire, l'intrigue de cette fable. Zeus, roi des dieux, veut que soit élu un nouveau roi des oiseaux, et veut que ce roi soit le plus bel oiseau. Pour ce faire, il organise un concours de beauté entre les oiseaux. Un oiseau freux, corbeau ou choucas, participe à ce concours, et pour paraître plus joli ou le plus joli des oiseaux, choisit de porter, de planter dans son plumage, des belles plumes colorées appartenant à d'autres oiseaux. Et il semble être en effet le plus bel oiseau le jour du concours: son déguisement est donc très réussi! Mais les autres oiseaux, suspicieux et jaloux, finissent par reconnaître leurs plumes dans le plumage du choucas, par découvrir la supercherie, dénoncent le fait au roi des dieux, récupèrent leurs plumes, et le choucas est mis à nu, contraint et forcé de porter son triste plumage noir d'origine, visiblement pas assez coloré à ses yeux pour pouvoir prétendre au titre, pour plaire à Zeus et aux autres oiseaux. Zeus ne peut donc pas le couronner roi des oiseaux. La fable s'arrête là, et ne nous dit pas quel oiseau est finalement couronné roi des oiseaux!

Vous avez bien résumé cette fable qui peut offrir quelques légères variantes selon les éditions auxquelles on se réfère. C'est bien cette version originelle que mon poème mettra à l'honneur, pas la version de Phèdre reprise par La Fontaine. N'y voyez pas de ma part le désir de me démarquer à tout prix de La Fontaine! Cette idée d'un concours de beauté des oiseaux organisé par le roi des dieux me plaît beaucoup. Et cette fable, autant par sa richesse que par ses lacunes, me semble assez symptomatique des potentialités poétiques cachées que recèlent les canevas ésopiques. On notera d'abord, par rapport à la version de Phèdre, que le paon ne joue pas un rôle clé dans l'apologue ésopique. Le geai était à l'origine un freux, un corvidé de couleur noire, et le choucas ne se pare pas des plumes du paon, mais des plumes colorées d'autres oiseaux, dont quelques plumes du paon pourraient toutefois faire partie. Ce qui modifie l'esprit de la fable en élargissant notamment le nombre d'oiseaux concernés par le rapt des plumes! Fable qui donne lieu par ailleurs à un véritable concours de beauté, supervisé par le roi des dieux. La version grecque convoque implicitement l'ensemble des oiseaux, appelle à l'écriture d'une fable rendant hommage à l'ensemble de la gent ailée. La version de Phèdre appauvrit la fable et l'intrigue en évacuant Zeus et son projet de couronnement d'un roi des oiseaux, en évacuant aussi la tenue d'un concours de beauté. Et il ne s'agit pas ici de convoquer seulement les plus beaux plumages, il peut s'agir aussi de convoquer les chants et les envols... On peut mettre en scène dans un long poème un grand raout des oiseaux! Ce que je ne manquerai pas de faire dans mon poème. Autre fait important que vous soulignez: la fable nous laisse sur notre faim en ne nous disant pas quel bel oiseau devint finalement roi des oiseaux. La morale de cette fable ne me satisfait pas non plus car elle n'est pas à la hauteur des espérances que la fable soulève: il n'est pas question dans la moralité finale de gens voulant paraître plus beaux qu'ils ne sont, et ce pour séduire, mais de créditeurs et de débiteurs, de richesse économique. Je vous livre les moralités contenues dans les deux éditions d'Esope que je consulte régulièrement:  

 

Il en est de même chez les hommes endettés: tant qu'ils n'ont pas rendu l'argent, ils peuvent encore faire illusion, mais dès qu'ils ont payé leur dette, ils redeviennent ce qu'ils étaient auparavant.

(Edition de Jacques Lacarrière)

 

Il en va de même chez les hommes pour les débiteurs: tant qu'ils disposent des biens d'autrui, ils semblent compter pour quelque chose; mais dès qu'ils les restituent, on les retrouve tels qu'en eux-mêmes. 

(Edition d'Antoine Biscéré)

 

Il est clair que cette moralité purement économique ne conviendra pas à mon poème.

La moralité de mon poème sera plus générale, et s'en tiendra au seul thème de la séduction. Je resterai dans le registre de la beauté pure au-delà de toute considération matérielle, financière ou économique. Cela dit, je devrai très probablement me déplacer aussi sur le terrain de la philosophie politique puisqu'il est question d'élire un roi des oiseaux, pas seulement le plus bel oiseau. Le motif de l'organisation du concours n'est pas qu'esthétique. La morale de la Fontaine est aussi très intéressante car elle aborde le thème du plagiat en littérature, et je ne vous cache pas que pour écrire ce long poème, si je ne plagie personne, ne vole personne, il m'arrive de pratiquer l'emprunt à taux zéro, un des privilèges auxquels ont droit les poètes. Et ce pour une raison très simple: je ne suis ni un Savoyard, ni un montagnard suisse! Or, il me faudra parler de la haute montagne dans la première partie du poème... Je puise donc quelques images et idées chez certains confrères du temps passé qui connaissent mieux la haute montagne que moi. Je pense notamment à Ramuz. Je ne crois pas non plus que la morale de Phèdre pourra être réintégrée, car elle s'écarte elle aussi du thème de la beauté et de la séduction. Elle aborde le thème, assez récurrent dans les fables, du rejet par les siens, expérience amère toujours d'actualité, surtout quand ce rejet est de nature idéologique, grotesque, et n'a pas lieu d'être. Le geai, après avoir été démasqué par les paons, n'arrive pas à retrouver sa place dans la société des geais. C'est là un motif récurrent et éculé des fables anciennes. C'est un thème que je n'aborderai pas car il est trop mesquin pour mon poème, car il rabaisserait et dénaturerait le poème. Il est à noter aussi que d'un point de vue philosophique, cette fable est potentiellement très riche. Zeus veut que le roi des oiseaux soit le plus bel oiseau, et ce fait à lui seul soulève ou peut soulever un tas d'interrogations, notamment philosophiques, et de nature très platonicienne. On peut aussi se demander pourquoi Zeus ne veut plus que l'aigle soit le roi des oiseaux. On peut penser que Zeus veut donner là une leçon à son attribut, à son oiseau fétiche, le mortifier quelque peu, pour quelque raison mystérieuse qui nous échappe, que je devrai imaginer, et que j'ai déjà trouvée, si ma mémoire est bonne, mais il me faudrait aller relire mes notes pour vous la révéler! Cela fait plusieurs mois que je n'ai plus la tête dans ce poème!

Oui, on voit bien en vous écoutant qu'il sera difficile de traiter un telle variété de sujets en une centaine de vers seulement... Cela doit être très frustrant de devoir suspendre l'écriture d'un poème si ambitieux et si riche, non?

Oui, c'est un peu frustrant, mais je dois terminer l'écriture du tome 3 et du premier recueil de fables. Cela ne me pose pas de problème d'agir ainsi, j'aime porter en moi les poèmes, je suis comme un vaisseau qui vogue et dont la cale est pleine d'ébauches de poèmes, de poèmes en cours de germination, que je peux sélectionner ou délaisser, ou laisser reposer, à tout moment. Le capitaine peut descendre dans la cale pour faire son choix parmi les poèmes. Une fois que le poème est conçu dans ses grandes lignes, habite en moi, est présent et vivant en moi, je ne ressens pas le besoin absolu et impérieux de m'en défaire tout de suite en l'écrivant. C'est l'avantage quand on porte en soi de nombreux poèmes, on peut faire son marché, et passer d'un poème à l'autre à sa guise. Dans le cas d'un poème si ambitieux, il est bon aussi de prendre son temps, d'accumuler des notes et de la matière avant de l'écrire. De ne pas se presser. De le laisser mûrir.

Ne pourriez-vous pas l'inclure dans le deuxième recueil de fables puisqu'il est écrit en vers libre moderne?

Oui, c'est une possibilité. J'envisage de l'inclure dans le troisième recueil car le lieu du concours de beauté se situe dans une gorge qui sera aussi le paysage et le théâtre du dernier tome des Fables du Lavoir. Le deuxième recueil, vous l'avez compris, sera le recueil du vers libre moderne et de l'unité resserrée de lieu, de temps et d'action. Le premier recueil prépare l'avènement de cette unité de temps, de lieu et d'action qui prévaut dans le deuxième recueil, et le troisième recueil desserre à nouveau l'étau, relâche à nouveau cette unité. L'action du deuxième recueil, qui sera donc le recueil central, le panneau central du triptyque, se déroule dans la vallée du Lison, sur les bords de la rivière du Lison, non loin de la confluence avec la Loue dans laquelle elle se jette. 

La gorge où je désire situer le lieu du concours de beauté fait partie d'un petit affluent de la Loue qui se trouve en amont de la confluence de la Loue et du Lison. Elle n'est donc pas située dans la vallée du Lison. La logique géographique (qui n'est pas forcément la logique littéraire) voudrait donc que je positionne ce long poème dans le troisième recueil plutôt que dans le deuxième recueil. Mais il n'est pas interdit en effet d'inclure dans le deuxième recueil quelques pièces dont l'action pourrait se situer en dehors de la vallée du Lison. Il existe aussi, par ailleurs, dans la vallée du Lison, un petit affluent au bord duquel pourrait être déplacé le concours de beauté! Comme vous voyez, les choses sont donc flexibles plus qu'elles ne sont rigides! Le Gour du Conche pourrait très bien devenir le lieu du concours de beauté des oiseaux! Le Gour de Conche a été peint par Courbet, c'est une jolie cascade qui se trouve dans la vallée du Conche, affluent du Lison. 

Cela ne nécessiterait de ma part aucune modification substantielle du poème, car, vous l'aurez compris, ces deux gorges se ressemblent beaucoup! Ce Gour de Conche possède lui aussi un bassin de réception au pied de la cascade, devant lequel pourrait se tenir le concours de beauté des oiseaux. Le Gour de Conche est en fait dans le deuxième recueil le lieu où vit la lionne légèrement en froid avec le roi lion! Le roi lion doit reconquérir le coeur de sa lionne chérie... Qui s'avère être une lavandière modèle prenant soin de l'éducation d'un faon... Je ne vous cache pas que le renard se délecte de la situation et saura en tirer parti... Le lion habite, lui, dans une saulaie, au bord du Lison. Les différentes pièces de son palais sont formées par un bosquet de saules pleureurs! Bosquet de saules pleureurs très largement imaginaire. 

Comment allez-vous structurer ce long poème?

Ma version sera divisée en deux grandes parties, et la première partie du poème sera divisée en plusieurs étages! La première partie sera consacrée au choix du lieu du concours de beauté des oiseaux, et la seconde partie au concours de beauté des oiseaux proprement dit. J'ai écrit cette première partie, je possède du moins un premier jet bien avancé, et écrirai plus tard la seconde partie. La première partie du poème est essentiellement un concours de beauté qui ne dit pas son nom entre étages alpins différents, entre paysages différents, si on peut dire. La première partie est pour moi l'occasion de mener une réflexion poétique et esthétique sur le sublime et la beauté, dans la tradition des réflexions philosophiques menées sur ce thème par Longin et Edmund Burke. Le concours de beauté ne peut avoir lieu en haute montagne, dans les parages du sublime, lieu du beau terrifiant, effrayant, sidérant, paralysant, lieu de l'horreur et du vertige, où planent essentiellement les aigles et les vautours, où s'entendent essentiellement les cris des corbeaux et des freux! Le concours de beauté doit avoir lieu plutôt en moyenne montagne, là où le sublime fait place à la beauté, à une beauté plus douce et plus tranquille. Il ne faut pas que les participants au concours de beauté soient paralysés par la peur et l'effroi, par les gouffres et les sommets! Bref, dans la première moitié du poème, je parle de la haute montagne, des différents étages de la haute montagne, et je vole en quête du lieu idéal pour la tenue du concours de beauté des oiseaux. Je passe en revue de manière poétique et réflexive tous les grands éléments du paysage de haute montagne: sommets, névés, glaciers, alpages, gorges, torrents, forêts... On descend progressivement vers les vergers des villages, puis vers les villages et les fontaines des villages. Et comme mes deux derniers recueils sont centrés sur les paysages du Doubs et du Jura, le lieu du concours de beauté finit par être une gorge située dans le Doubs, dans un paysage jurassien, à l'écart des hauts sommets des Alpes voisines. Voilà en quelques mots ce que je peux vous dire sur ce long poème dont j'ai suspendu l'écriture il y a quelques mois. Entrer dans les détails prendrait des heures.

Il est un autre détail intéressant que vous n'avez pas mentionné et que j'ai oublié de mentionner aussi, détail qui doit vous tenir à coeur: dans cette fable ésopique, avant le concours de beauté, les oiseaux vont se baigner dans un fleuve pour se laver!

Cela dépend un peu des éditions et des traductions, mais c'est vrai que c'est là un détail intéressant. On pourrait presque croire que les oiseaux se baignent nus dans la rivière et que le choucas vole les plumes laissées sur le rivage, ou du moins quelques plumes perdues sur le rivage, car j'ai du mal à imaginer des oiseaux nus sans plumes, déplumés, se baignant dans la rivière! C'est là un détail qui pourrait m'inspirer aussi pour mon poème consacré aux Baigneuses. La première moitié du poème aboutit à la conclusion que le lieu idéal du concours de beauté des oiseaux ne peut être qu'une petite gorge encaissée de moyenne montagne, voire de petite montagne, puisque nous sommes dans le Doubs plutôt que dans le Jura. Petite gorge qui est traversée non pas par un torrent fougueux, mais par un ruisseau aimable, et petite gorge boisée et ombragée bien que possédant des trouées, des puits de lumière, notamment autour de quelques bassins de forme circulaire. Cette gorge possède aussi quelques cascades. C'est dans le coeur de cette gorge, à la sortie d'un étroit défilé rocheux, dans un secteur élargi de la gorge, bien verdoyant et bien éclairé, bien lumineux, au pied d'une petite chute paisible, devant son bassin de réception, que se tient le concours de beauté des oiseaux. Le thème de l'eau baladeuse est donc très présent dans ce poème. Il accompagne ma réflexion du sommet de la haute montagne, de la fonte des neiges, jusqu'au bassin d'eau claire devant lequel se tient le concours et dans lequel la beauté des oiseaux peut se mirer. Je ne sais pas encore si la toilette dans le bassin langoureux constituera une épreuve obligée du concours. Les oiseaux chanteurs seront là pour accompagner l'événement et les participants seront appelés à s'envoler, à voler autour du bassin. Ils ne resteront pas immobiles, perchés sur du bois mort! Les oiseaux de bord de rivière seront de la fête et à l'honneur, et formeront le jury du concours! Mais il ne faudra pas que le martin-pêcheur devienne juge et partie...

Vous préférez opter pour un jury plutôt que pour un vote des oiseaux au suffrage universel?

Vous avez raison de soulever ce point. La fable joue en effet sur les deux tableaux. Un concours de beauté appelle plutôt la constitution d'un jury; mais le choix d'un roi des oiseaux, s'il n'est pas le fait discrétionnaire d'un dieu, appelle plutôt un vote démocratique, éventuellement un vote au suffrage universel, soit des oiseaux, soit des animaux terrestres, plus neutres en un sens, et plus qualifiés peut-être, que les oiseaux.

Je pense que cette problématique devra faire partie du poème.

Un tel poème fait entrer la fable ésopique dans une nouvelle dimension, dans une nouvelle ère, dans un nouvel âge de la fable...

Oui, en effet. On peut dire qu'il existe trois âges de la fable. Le premier âge est bien l'âge qui précède La Fontaine, c'est l'âge des Anciens, l'âge d'Esope, de Phèdre et de Babrius.  Marie de France et les prédécesseurs immédiats de La Fontaine appartiennent aussi à ce premier âge de la fable. La Fontaine a fait franchir un palier à la fable ésopique, et incarne très largement lui-même le deuxième âge de la fable. Il a réellement transformé l'apologue ésopique en fable poétique, et l'instrument essentiel de cette transformation majeure a été le vers libre classique dont il a révolutionné l'usage. Les fabulistes français et européens du siècle des Lumières appartiennent clairement à ce deuxième âge de la fable. Le troisième âge de la fable sera celui qui fera des fables ésopiques des poèmes longs, soit en prose, soit en vers libre moderne. Il serait possible d'écrire aussi ces poèmes longs en utilisant le vers libre classique de La Fontaine ou le vers libre classique assoupli que j'utilise dans ce premier recueil de fables, mais je doute que les générations futures emprunteront cette voie. Cela dit, il suffit d'un seul homme pour que le miracle survienne.

Pensez-vous inaugurer ce troisième âge de la fable?

Oui, cela dit, je ne pense pas que je transformerai beaucoup de fables ésopiques en poèmes longs. J'écrirai un certain nombre de fables anciennes en vers libre moderne, notamment dans le deuxième recueil de fables qui sera clairement consacré au vers libre moderne et à l'unité de temps, de lieu et d'action, mais je ne crois pas que l'écriture du Choucas fraudeur va m'inciter à métamorphoser d'autres fables ésopiques en longs poèmes. Je ne m'interdis rien, mais étant donné ce que j'ai en tête et tout ce qui me reste à écrire, à éditer, à finaliser, je ne pourrai pas m'engager dans cette voie. Consacrer un recueil de fables au vers libre moderne, ou consacrer le vers libre moderne à un recueil de fables, en préservant l'écriture de fables assez courtes, n'excédant pas cinquante, cent ou trois cents vers dans la plupart des cas, suffira largement à donner un nouveau souffle et un nouvel élan à la fable ésopique, et à la faire entrer dans ce troisième âge de la fable. S'agissant de la longueur des fables et poèmes, Le choucas fraudeur constituera une exception, je pense, un "morceau de bravoure", un exemple de ce qui pourrait être fait en terme de longueur. Disons que mon premier recueil de fables modernise la fable en utilisant une version assouplie et moderne du vers libre classique. Mon deuxième recueil de fables modernisera la fable ésopique en mettant les pendules à l'heure, en faisant usage du vers libre moderne.

Aucun fabuliste ne s'est encore aventuré sur ce terrain?

Ce troisième âge de la fable trouve en fait sa source dans un vieux poème anglais de la fin du douzième siècle: La chouette et le rossignol (The owl and the nightingale).

C'est un long poème où la chouette et le rossignol débattent ensemble, argumentent l'une contre l'autre. C'est un long poème de 1800 vers, écrit en vers octosyllabique avec des rimes plates et suivies. Il appartient à ce premier âge d'or des lettres européennes auquel appartiennent aussi les lais et les fables de Marie de France. Il faut relire un très joli texte de Louis Aragon qui s'intitule La leçon de Ribérac ou l'Europe française. Ce texte fait l'éloge de cette période, de cet âge d'or constitutif de l'identité européenne. Cela dit, ce poème anglais est écrit en vers régulier alors que dans le troisième âge de la fable, le vers libre moderne devrait largement dominer, ainsi que la prose poétique. Peut-être que je traduirai un jour ce poème anglais en français. Ce poème n'est pas une fable ésopique à la base, mais il annonce par certains aspects ce que pourrait être le troisième âge de la fable. Ce poème s'inscrit dans la tradition des idylles de Théocrite et autres pastorales anciennes mettant en scène des débats entre bergers, chevriers et autres bouviers. Pour simplifier, disons que le concours musical entre bergers, qui n'était pas exempt de questionnement moral et philosophique, est clairement remplacé dans ce poème par un débat moral et philosophique entre deux oiseaux ne partageant pas les mêmes valeurs et points de vue. Dans ce poème, la réflexion sur le beau tient une grande place, comme dans Le choucas fraudeur. N'oublions pas non plus le poème légendaire d'Homère, La Batrachomyomachie d'Homère, qui était supposément une longue réplique comique et bouffonne de L'Iliade avec des rats et des grenouilles pour personnages à la place des Grecs et des Troyens! On pourrait aussi imaginer dans la même veine une réplique de L'Odyssée avec des chats ou des chiens! Ou avec un équipage composé d'animaux divers et variés! Ulysse serait alors très probablement un renard! Je crois sincèrement qu'il est possible de transformer chaque fable d'Esope en un long poème. Bien sûr, un tel travail forcerait  le poète à concentrer ses efforts sur quelques fables et poèmes seulement. Cela dépendrait de la longueur des poèmes et des capacités du poète. Vous pourriez par exemple réécrire Le corbeau et le renard en imaginant deux chevaliers, dont un tenterait de voler la compagne de l'autre. Ou bien La cigale et la fourmi en imaginant un ménestrel voulant passer l'hiver au chaud dans un château. J'emploie à dessein des exemples mettant en scène des humains plutôt que des animaux. Mais il va sans dire que l'on peut conserver comme personnages principaux des animaux. Les animaux ne sont pas obligatoirement condamnés aux genres courts et aux pièces courtes. Aux fables pour adultes et aux livres pour enfants. 

Etes-vous tenté par la traduction littéraire et poétique?

Non, pas vraiment. Je n'ai, hélas, pas le temps. C'est une idée que je caresse de temps en temps, mais je n'ai pas le temps. Je ne suis pas certain par ailleurs que je serais très doué pour cet exercice. Je ne maîtrise que l'anglais, il me faudrait donc traduire des poètes anglophones, ou un poète anglophone, ce qui ne soulève aucun enthousiasme chez moi. Mais la traduction n'en demeure pas moins un exercice littéraire et poétique intéressant. Je regrette fort d'être accaparé par d'autres projets poétiques auxquels je suis obligé d'accorder la priorité, auxquels il serait sacrilège de ne pas accorder la priorité. Mais je ferai peut-être une exception pour La chouette et le rossignol, et si c'est le cas, j'introduirai cette traduction dans le même tome que Le choucas fraudeur, je pense. Je rêve à un tome qui serait entièrement consacré aux oiseaux, ou presque entièrement consacré à eux, probablement le tome 11. Soit l'avant-dernier tome des Fables du Lavoir, avant le tome final dont l'action sera ancrée dans la gorge où se tiendra le concours de beauté des oiseaux. Je ne sais pas encore, de fait, si Le choucas fraudeur sera inclus dans le tome 11 ou dans le tome final, le tome 12.

Avec cette idée et cette vision, cette visée d'un poème long, on s'écarte clairement du genre court, de la fable à taille humaine, j'oserais dire, qui reste l'une des caractéristiques fondamentales des fables de La Fontaine, même si Jean de La Fontaine a considérablement épaissi, enrichi et allongé la sauce par rapport à Esope et à Phèdre.

Oui, c'est évident. Je vous répète, ce n'est pas moi qui mènerai à bien un tel travail poétique. Je me contente de rénover la fable et le vers libre classique dans le premier recueil, et je mettrai le vers libre moderne au service de la fable ésopique dans le deuxième recueil. Je vais d'autant plus rénover le vers libre classique dans le premier recueil que je l'utilise aussi pour écrire des poèmes qui ne sont pas des fables. En fait, l'essentiel n'a pas encore été fait sur La Fontaine en matière d'étude! Ce dont on aurait besoin, ce serait d'une étude quantitative. Je crois que s'agissant des études qualitatives, tout a été dit ou presque sur La Fontaine. Etudier d'autres  fabulistes et les fabulistes en général serait désormais plus intéressant et plus approprié de ce point de vue. Et la question de la longueur moyenne d'une fable de La Fontaine ne présente que la partie émergée de l'iceberg! 

Que voulez-vous dire?

Jean Cohen a écrit un livre important qui s'intitule Structure du langage poétique, et qui emploie une approche quantitative pour décrire l'évolution de la poésie française et du langage poétique. Il faudrait mener une étude du même genre centrée sur le vers libre classique de La Fontaine. Pour bien faire, il faudrait mener une étude générale comparant les contes et les fables, mais aussi les deux recueils de fables, et les douze livres de fables, et comparer aussi l'usage que La Fontaine fait de ce vers libre classique avec l'usage qu'en ont fait ses successeurs du siècle des Lumières. Voilà une étude qui permettrait réellement d'améliorer notre connaissance du style de La Fontaine, qui est, je le répète, indissociable du vers libre classique. C'est ce vers-là et aucun autre qui a fait sa fortune poétique et sa gloire littéraire, même si La Fontaine écrivait aussi de bons vers plats et suivis comme ses grands contemporains Boileau, Molière et Racine. Il s'agirait dans une telle étude de dégager les fréquences de retour de l'octosyllabe par rapport à l'alexandrin, les fréquences de retour des rimes suivies par rapport aux rimes croisées et embrassées, les fréquences de retour des rimes riches par rapport aux rimes pauvres... Je crois qu'il serait bon qu'un universitaire fasse une telle étude quantitative. C'est ce qui manque aujourd'hui à notre connaissance de l'oeuvre du poète. Je dirais pour ma part, à vue de nez et de mémoire, que la longueur moyenne d'une fable de La Fontaine doit se situer entre 50 et 70 vers, ce qui correspond en effet à mon avis à la longueur idéale d'une fable si l'on se place dans la seule perspective de l'effet produit sur le lecteur.

Je pense qu'au-delà de cent vers, on commence à basculer dans quelque chose de plus long et de plus aléatoire, le lecteur commence à être un peu baladé en bateau, et on court le risque de l'égarer et de le perdre sur des chemins connexes et/ou annexes qui ne sont plus vraiment ceux de la fable ésopique. Voici des tableaux que je me propose de remplir un jour lors de ma prochaine lecture des fables de La Fontaine. On n'est jamais mieux servi que par soi-même, mais, je le répète, un tel travail mériterait d'être mené à bien par un universitaire. Ce n'est pas à moi de faire ce travail.

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Versification des fables de La Fontaine.
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La Fontaine, c'est avant tout le vers libre classique...

Oui. Et d'ailleurs, à l'heure où nous parlons, où il est toujours de bon ton de convoquer La Fontaine, de sauter comme un cabri en disant "La Fontaine! La Fontaine! La Fontaine!", on oublie l'essentiel: le vers libre classique de La Fontaine, qui est un météore en soi dans le paysage poétique français, un météore assez mal connu en définitive, bien que nous crevant les yeux, et ce bien plus que les vers libres modernes de Cendrars ou de René Char! Jacques Roubaud, dans son excellent livre consacré à l'alexandrin et à la naissance du vers libre moderne (La Vieillesse d'Alexandre), ne parle pas du vers libre classique de La Fontaine, oubli fâcheux et assez symptomatique des divers errements du vingtième siècle en matière de poésie et de réflexion sur la poésie. Roubaud ne sait pas comment appeler le vers libre moderne alors que cette expression "vers libre moderne" est largement suffisante en soi pour désigner le vers libre moderne! Il l'appelle donc vers libre commun, classique ou standard! Il ne tranche pas vraiment. Non, soyons sérieux, le vers libre classique, ce n'est pas le vers libre moderne, qui peut être en effet court (en-deçà de 8 syllabes), standard (entre 8 et 16 syllabes), long (au-delà de 16 syllabes), ou bien mélangé (court, standard et long). Le vers libre classique, c'est Malherbe et La Fontaine. Classiques des classiques, s'il en est deux, chez nous, devant l'éternel! Quand on parle des écrivains classiques, on parle des écrivains du Grand Siècle, et La Fontaine en fait bien sûr partie, grâce surtout aux fables. Le vers des fables de La Fontaine est donc le vers libre classique... Appeler vers libre classique le vers libre moderne d'Apollinaire ou de Cendrars constitue une  hérésie et une grossière injustice. Une aberration même. Et ce d'autant plus qu'après le vers libre moderne, il n'y aura plus rien... Le vers, ancien, classique ou moderne, constitue l'horizon indépassable de la poésie et de l'écriture poétique. L'humanité ne pourra plus inventer du neuf en ce domaine. Le plus grand poète européen du 21 ème siècle sera celui qui saura faire la synthèse entre poésie ancienne, poésie classique, poésie romantique et poésie moderne. Il va sans dire que pour réussir pareille synthèse, il faut être inspiré et avoir réellement des choses à dire... Ce qui n'a pas été forcément le trait distinctif et la marque de tous les poètes modernes.

Je ne pensais pas que nous parlerions de Malherbe...

Nous sommes obligés. Le vers libre classique, ce sont essentiellement pour la postérité et pour l'histoire de la poésie française les odes de Malherbe et de Racan d'un côté, et les contes et les fables de La Fontaine de l'autre. La Fontaine aimait Malherbe comme chacun sait. Le vers libre classique a peu existé avant Malherbe. Ronsard et Du Bellay l'utilisaient assez peu. Ils préféraient les rimes plates suivies qui firent la fortune des grands genres et des poètes du Grand Siècle, mais aussi de Mathurin Régnier. Les rimes plates suivies devinrent la norme pour écrire satires, épîtres, élégies et autres épitaphes. Les rimes croisées et embrassées n'étaient utilisées que dans les poèmes à strophes régulières, notamment dans les sonnets. Malherbe et Racan sont les deux poètes qui ont véritablement lancé le vers libre classique, mais en conservant les codes du vers régulier. Ce premier temps du vers libre classique reste celui du poème à strophes régulières, donc du poème à alternance régulière de deux vers de différente longueur. Ils firent usage du vers libre classique pour écrire des odes, psaumes, consolations et autres stances comprenant des strophes régulières. Le vers libre classique est devenu ensuite pendant le Grand Siècle le vers utilisé pour écrire les pièces courtes et guillerettes. Boileau l'utilise pour écrire ses poèmes courts et légers, et Guilleragues ses Valentins. Les vers libres que l'on trouve dans les Valentins sont plus libres, souples et audacieux que le vers libre classique de La Fontaine, et annoncent un peu (très vaguement) le vers libre classique assoupli de mon premier recueil de fables. Cela dit, le vers libre classique assoupli que j'utilise, je ne l'ai pas inventé, c'est un vers que La Fontaine a parfois utilisé lui-même dans ses fables, dans les fables où le décasyllabe vient semer son grain de sel au milieu des alexandrins et des octosyllabes. Ce vers assoupli est présent notamment dans le livre 1 des fables de La Fontaine, dans Le corbeau et le renard par exemple.

Ce vers est aussi présent, de manière plus débridée cette fois, dans ses trois pièces de théâtre Daphné, Galatée et Astrée, qui sont trois petits bijoux, trois superbes pastorales qui mériteraient d'être jouées par les compagnies théâtrales. C'est en fait dans ces trois pièces que La Fontaine se lâche et assouplit réellement son vers libre classique. Le vers libre classique de La Fontaine est plus souple que celui de Malherbe, mais il conserve toutefois, comme celui de Malherbe, un goût prononcé pour l'alexandrin alternant avec un seul autre mètre. Malherbe préférait l'hexamètre à l'octosyllabe pour accompagner l'alexandrin dans ses strophes régulières. La Fontaine préférera l'octosyllabe à l'hexamètre pour accompagner l'alexandrin dans ses contes et dans ses fables. La Fontaine a opéré une révolution en utilisant le vers libre classique dans des poèmes continus sans strophes régulières. Les genres narratifs qu'il pratiquait appelaient une telle évolution. Ce faisant, l'alternance des deux mètres de différente longueur devient irrégulière avec lui. La Fontaine est devenu un classique en usant non seulement d'un genre considéré comme mineur en son temps, la fable ésopique, mais en usant aussi d'un vers considéré comme mineur (fait pour les pièces légères sans importance), le vers libre classique, qui n'avait rien du tout de léger sous la plume de Malherbe. La Fontaine, c'est avant tout quelqu'un qui a su sublimer le mineur de son temps pour en faire du majeur de tous les temps.

Définissons le vers libre classique!

Le vers libre classique, c'est avant tout le vers libre classique de La Fontaine, soit: 

  • L'alternance irrégulière de deux mètres différents,
  • Souvent (presque toujours) l'alexandrin et l'octosyllabe dans son cas,
  • Alternance privilégiant donc un écart de quatre syllabes entre les deux vers principalement utilisés,  
  • L'alternance stricte des rimes féminines et masculines, 
  • L'alternance irrégulière des rimes suivies, croisées et embrassées,
  • L'alternance irrégulière des rimes riches et des rimes pauvres, 
  • L'autorisation du retour d'une même rime dans les pièces assez longues, 
  • Un usage de ce vers dans des poèmes continus, sans strophes, la strophe séparée étant seulement dédiée à l'écriture de la moralité.   

Le vers libre classique faisant alterner décasyllabe et hexamètre reste une curiosité que l'on doit à Du Bellay dans son célèbre poème Contre les Pétrarquistes. Il est à noter que La Fontaine n'a pas inventé le poème, la fable, à strophes irrégulières. La fable à strophes irrégulières pourrait exister aussi bien en faisant usage du vers libre classique qu'en faisant usage du vers libre moderne. Il est à noter que Malherbe ne fait pas alterner le décasyllabe et l'hexamètre d'un côté, et l'alexandrin et l'octosyllabe de l'autre, pour respecter un hypothétique écart idéal de quatre syllabes entre les deux mètres employés. Cette consécration, si je puis dire, de l'écart idéal de quatre syllabes dans le choix des deux mètres utilisés, on la doit à La Fontaine, qui n'a pas tenté cependant de faire alterner le décasyllabe et l'hexamètre. La Fontaine a écrit des poèmes continus où se remarque surtout, c'est là le fait nouveau majeur, une alternance irrégulière de rimes suivies, croisées et embrassées. Ce sont là les deux traits distinctifs à retenir: Malherbe utilise le vers libre classique dans des strophes régulières; La Fontaine, lui, n'écrit pas des strophes, il écrit des poèmes continus où les vers font librement alterner rimes suivies, rimes croisées et rimes embrassées. Ce vers libre classique a continué à vivre et à respirer au dix-huitième siècle, grâce aux nombreux fabulistes de ce siècle, mais aussi grâce à Voltaire, qui a tenté une synthèse périlleuse, celle de La Fontaine et de Boileau, en écrivant des satires et des épîtres avec le vers libre classique de La Fontaine. Ce que ne firent jamais La Fontaine et Boileau, si on laisse de côté la satire que La Fontaine écrivit contre Lully. La Fontaine était un satiriste à sa manière, mais il n'écrivait pas des satires à proprement parler. Il était plus à son aise dans l'épître et dans l'élégie. Et La Fontaine a toujours privilégié les rimes plates suivies, comme Ronsard et Boileau, pour écrire ses grandes élégies et épîtres. Le vers libre classique est resté essentiellement chez lui le vers des contes, des fables et des pièces de circonstance.

Pourquoi cet abandon de l'hexamètre par La Fontaine?

L'autre fait marquant, c'est en effet cet abandon de l'hexamètre au profit de l'octosyllabe. C'est là le seul domaine où La Fontaine s'est montré plus rigoriste que Malherbe dans l'emploi du vers libre classique. Ronsard, Malherbe et Racan ont toujours fait alterner deux vers de longueur différente, mais en variant quand même un peu les vers utilisés. L'alexandrin était certes dominant, mais on trouvait aussi des combinaisons et couples où il était absent. Les combinaisons utilisant trois ou quatre mètres différents existent, mais leur usage est très, très minoritaire. La Fontaine, lui, s'en est tenu surtout à l'alexandrin et à l'octosyllabe. Il a fait du couple formé par l'alexandrin et l'octosyllabe le couple roi du vers libre classique. Ce choix est dû à la nature des poèmes qu'écrivait La Fontaine. La Fontaine fait partie, comme Homère ou Byron, des poètes conteurs, des poètes qui racontent des histoires, du moins dans ses contes et dans ses fables. Et dans cette optique d'un poème narratif, l'octosyllabe est plus souple et plus naturel, plus fluide et plus régulier, plus doux que l'hexamètre, qui est brutal et solennel, notamment couplé régulièrement à l'alexandrin dans des strophes régulières. L'hexamètre opère une cassure assez nette dans la strophe. La Fontaine, lui, est en quête de fluidité et de souplesse, de légèreté. Malherbe privilégiait un écart de six syllabes correspondant à l'hémistiche. La Fontaine a clairement institué l'écart de quatre syllabes, écart que je respecte encore très largement aujourd'hui bien que mon vers libre classique soit légèrement plus assoupli que le sien. La Fontaine a trouvé un juste milieu, un juste équilibre, entre le vers régulier, trop monotone, et le vers libre classique de Malherbe, trop solennel et heurté. La fable se prête mieux au vers libre classique qu'au vers régulier, car ce vers confère un caractère primesautier et vivant à la narration, et apporte aussi légèreté et souplesse pour l'écriture des dialogues, dont la présence est très importante pour donner vie aux personnages. C'est une autre originalité de la fable et, par ricochet, de La Fontaine dans son siècle: la fable brûle la chandelle par les deux bouts! Elle mélange dialogues et narration, dialogues et monologue de l'auteur, là où Racine et Molière donnent uniquement vie à des dialogues dans leurs pièces (pouvant inclure quelques monologues des personnages), là où Boileau écrit uniquement des monologues avec ses satires et ses épîtres.

On retrouve aussi cet écart de 4 syllabes dans La cigale et la fourmi!

Effectivement! La cigale et la fourmi s'inspire en fait de Ronsard qui a écrit une poignée de poèmes faisant alterner les vers de 7 syllabes et les vers de 3 syllabes.

Ronsard a pratiqué, plutôt essayé à l'occasion quelques formules différentes. 

Il est intéressant d'en donner un rapide aperçu ici afin de bien comprendre la révolution opérée par La Fontaine. Voici quelques couples de vers utilisés par Ronsard dans des strophes régulières:  

  • 7 et 3 (Chanson en faveur de Mademoiselle de Limeuil, Ode au bel aubépin, Le folâtrissime voyage d'Arcueil),
  • 6 et 4 (Ode de l'élection de son sépulcre), 
  • 8 et 6 (Ode contre Denise Sorcière), 
  • 12 et 6 (Hymne à la nuit, Ode à Maclou de La Haie, Epitaphe à Jean de La Péruse).

Je n'ai pas trouvé de poème faisant alterner l'alexandrin et l'octosyllabe, mais il en existe peut-être quelques-uns. Ce couple plébiscité et canonisé par La Fontaine reste aussi une curiosité chez Malherbe et Racan. Il est à noter que cette première version du vers libre classique, attachée aux strophes régulières, fera son grand retour au dix-neuvième siècle, notamment chez Victor Hugo et Baudelaire. Le vers libre classique de La Fontaine n'a en fait survécu ensuite que chez Voltaire et les fabulistes. André Chénier l'ignore très largement. 

Vous ne parlez jamais du "vers irrégulier". Pourquoi?

Ce terme est trop vague et trop générique à mon goût; il englobe aussi bien le vers libre classique que le vers libre moderne. Toute la gamme et toute l'étendue de ce qui n'est pas régulier. Vous aurez compris que les différentes variantes et formules du vers libre classique, comme celles du vers libre moderne, sont en fait assez nombreuses, même si le vers libre classique de La Fontaine reste aujourd'hui celui gravé dans nos esprits et dans nos mémoires grâce aux fables.

Vous avez laissé tomber Le choucas fraudeur pour concentrer vos efforts sur la finition du tome 3 de vos fables.

Oui, j'ai achevé une première grande relecture de l'ensemble des fables de ce tome 3.

Et le tome est quasiment achevé de ce côté-là. Je travaille actuellement sur les grandes pièces, sur les plus longs poèmes du tome 3. Les noces du soleil constituent une longue fable de ce tome 3, comme Les noces d'un mulot d'ailleurs, mais il existe aussi dans ce tome 3 un petit groupe de poèmes assez longs que je retravaille actuellement. Ces quatre poèmes sont écrits en vers libre classique assoupli. Les deux poèmes consacrés à Junon et à Apollon contiennent des strophes, les deux poèmes consacrés à la présentation sommaire du canton des Cascades et à la déesse Diane sont des poèmes écrits en vers continus, sans strophes. Je travaille précisément actuellement sur un poème consacré à Diane. J'ai terminé récemment le long poème consacré à la déesse Junon, qui sera l'un des plus beaux poèmes jamais écrits et consacrés à cette déesse, guère choyée par les poètes anciens, je dois l'admettre. C'est intéressant de parler de ces poèmes, car, dans ces poèmes, non seulement je rafraîchis le vers libre classique de La Fontaine, mais je l'emploie aussi pour écrire des poèmes pour l'écriture desquels il ne fut jamais employé, parfois en usant de strophes régulières, du moins pour ce qui est de leur longueur en nombre de vers. Dans Les progénitures de Junon, je l'emploie dans des quatrains réguliers faisant alterner irrégulièrement rimes suivies, croisées et embrassées, en respectant la stricte alternance des rimes féminines et masculines. On trouve déjà un exemple de cette manière de faire dans La promenade des bords de Seine du tome 1. Dans L'épervier de Diane, les vers sont continus, certes, mais le poème lorgne plutôt du côté des hymnes homériques. On parle toujours de Diane en tant que vierge chasseresse, mais ce que l'on sait moins, c'est que l'épervier, le filet de pêche, lui était aussi attribué, et qu'il existe une tradition spartiate qui fait d'Artémis une déesse lesbienne. Je mets l'accent sur ce point méconnu et oublié dans cet hymne, qui aborde par ailleurs d'autres thèmes et sujets, qui trace un beau portrait de cette déesse romaine, et qui me permet en passant de souligner, de révéler quelques différences essentielles entre Diane et Artémis. 

Je fais un usage nouveau du vers libre classique dans ce premier recueil de fables, c'est certain. Je dévergonde un peu le vers libre classique de La Fontaine. Cela dit, je n'ai pas encore osé trop m'aventurer sur le terrain des strophes irrégulières, des strophes de longueur irrégulière. Il est clair toutefois que dans le deuxième recueil, le vers libre moderne m'entraînera sur ce terrain-là. Ce qui se passe toutefois quand on écrit des quatrains en usant du vers libre classique de La Fontaine, soit deux mètres différents pour l'essentiel, c'est qu'on a tendance en cours de route à gommer l'octosyllabe au profit de l'alexandrin. On a tendance à revenir du côté d'un vers régulier s'autorisant seulement l'alternance des rimes suivies, croisées et embrassées à l'intérieur des strophes et/ou à cheval sur les strophes. Ce qui reste surtout du vers libre classique de La Fontaine au final, c'est l'alternance des rimes suivies, croisées et embrassées.

Je songe donc à inclure dans ce premier recueil quelques fables et poèmes utilisant le vers libre classique assoupli dans des strophes irrégulières de longueur irrégulière. Cela concernera plutôt le tome 4. Le poème Apollon et Coronis m'entraîne cependant dans cette direction, et il me reste une dernière fable à écrire pour ce tome 3, Le papillon et la guêpe, une fable de Phèdre qui sera écrite ainsi, je pense, en utilisant des strophes irrégulières de longueur irrégulière. Je veux faire l'essai. Peut-être que le thème de la réincarnation s'y prête particulièrement bien!

Ces quatre poèmes, ce sont de vieux poèmes...

En effet, les premières versions, ou plutôt ébauches, de ces quatre poèmes, datent d'une dizaine d'années! Je les ai laissées de côté pendant près d'une décennie, et c'est avec grand plaisir et une joie certaine que je les retrouve aujourd'hui pour les compléter, les enrichir, les perfectionner et les achever. Le recul des années a du bon, comme la reculée jurassienne, qui est tout, sauf un cul-de-sac! Une fois ces quatre poèmes enfin terminés, je pourrai relire et retravailler un peu Culotthée, la grande fable en prose du tome 3. 

Je n'aurai plus ensuite qu'à effectuer une dernière relecture de contrôle pour peaufiner quelques vers et corriger quelques erreurs éventuelles.

Ce billet de blog était un peu technique, mais je crois qu'il était nécessaire et utile! Je vous donne rendez-vous pour nous dire bientôt quelques mots sur Culotthée!

Avec plaisir, Delphine. D'ici la fin de l'été, je pense! Ronsard adorait l'été. Il devait vivre à côté d'une forêt et d'une rivière. A vérifier!