La statue du commandeur

J’ai fait l’autre jour une drôle de rencontre

Que je dois absolument raconter.

J’étais en repérage, oui, ce n’est pas un conte,

À Lizine, quelque part, en Franche-Comté,

Pour l’écriture d’une fable.

Je venais de finir d’astiquer mon étable

Et je voulais me débarbouiller au lavoir

Le visage, geste des plus recommandables.

Je me suis dit: « Celui de Barlot, allons voir! »

J’étais d’humeur assez badine

Malgré les trois bassins en ruine

Dont on pressent la déconfiture de loin. 

Il faudra de bons ouvriers, j’imagine,

Pour restaurer la joliesse du coin. 

Au fond, trône, imperturbable, une niche,

D’où s’écoule un petit filament d’eau.

Tout autour, ce n’est que friche,

Broussailles, Desolation row.

Évidemment, étant poète,

J’ai pensé: ne pas y introduire ta tête 

Serait vraiment déconner.

Je ne savais pas ce qui me pendait au nez!

Pourtant, j’aurais dû, car l’eau était tiède!

J’entendis tout à coup un raclement, un bruit,

Puis je vis un long éclair qui jaillit.

« Ah, m’écriai-je, enfin quelqu’un qui intercède! »

J’attendis encore un instant,

Puis bientôt retentit, brinquebalant,

Le roulement d’un mécanisme

Plus grinçant que trois syllogismes.

On se serait cru à Vaux, ce fameux soir d’août,

Dans l’allée des sapins, en plein cœur du raout!

Je crus Torelli en personne

Aux commandes dans l’antre qui résonne.

Je fus détrompé sur ce point.

Il ne fut pas besoin d’un signe

Du Roi-Soleil pour que s’avance la machine!

Elle se débrouille toute seule très bien.

Au lieu des faunes, des satyres,

De la nymphe, des vieillards et des vicelards, 

Je vis beaucoup mieux: je vis pire!

Et j’entendis quelques pétards.

Même que gicla une fusée dans le noir!

Je vis sortir et apparaître

La statue du Commandeur,

Montée sur ressorts, sur roulettes,

Plutôt fière de sa hauteur.

Apeuré et trouvant ça louche,

Je ne dis rien, mais je dus entrouvrir la bouche,

Car il me sembla gober une mouche,

Ou était-ce un gros moucheron? 

Je pus d’emblée admirer son aplomb:

« Jeune homme, répondez, trois mille ans vous regardent! »

Je ne me démonte pas, non, je la bombarde,

Je passe à l’attaque, ceci je lui réponds:

« C’est le temps qu’il faut à la migration

De l’âme pour qu’elle retrouve, un peu gaillarde,

Le corps d’un homme et la raison!

- Jeune homme, cessez donc vos blagues!

Pensez-vous très sérieusement être le barde

D’une sagesse dont vous seriez pharaon?

N’y aurait-il pas là méprise?

Que Zeus me foudroie si vous colportez du neuf!

Qui peut croire à vos fables? Avouez, c’est du bluff!

Je ne suis point fâcheux, parlez à votre guise. »

Elle penchait un peu comme la tour de Pise.

Je ne sus que dire pendant un long moment;

J’avais sous les yeux le dompteur de Don Juan.

« Ah, me dis-je, que peut risquer un fils d’Esope? »

Et je répondis, un peu copte:

« Monsieur le Commandeur,

La vie, dans sa mansuétude et dans sa grandeur,

M’a enseigné deux trois choses

Aussi précieuses qu’un jardin de roses: 

D’abord, qu’on ne saurait surestimer

La mémoire et la sagesse des hommes; 

L’histoire, le passé, le présent, nos aînés,

Tout indique qu’elles sont faillibles en somme. 

Par ailleurs, vient du néant chaque nouveau-né.

Il convient donc que renaisse

De ses cendres, à intervalles réguliers,

L’art qui est le mien, singulier.

Croyez-moi, il demande quelque adresse,

Et l’homme a besoin d’être rafraîchi

Sans cesse, qu’il soit libre, esclave ou affranchi.

De tous les genres littéraires,

Il est celui qui singe le mieux le phénix,

Celui qui sied le mieux au Pnyx. 

Oui, à peu près à chaque demi-millénaire,

Il prend un nouvel essor et quitte son aire. 

Il se laisse emporter par le glorieux Japyx,

Il vole au-dessus des voilures de Cadix,

Et plane dans les esprits qu’il revigore!

Il change en fauvettes rapaces et condors! 

Il montre le roi lion qui dort, 

La poule qui caquette et le coq qui picore. 

Je ne sais si l’humanité, en cheminant,

Vieillit ou rajeunit; je ne sais, ce faisant,

Si elle devient sage ou redevient enfant.

Si elle vieillit, elle oublie,

Elle a besoin de mes talents;

Si elle rajeunit, l’envie

D’apprendre la torture, ou, alors, c’est folie.

L’amuser demeure une bonne stratégie.

C’est pourquoi il est sage et fin

De croire à l’utilité de mes fables.

Elles peuvent servir tout un chacun;

Je me restaure moi-même à leur table.

Mon recueil est un aimable moulin 

Et l’énergie du Lison est inépuisable. »

 

La statue retourna dans l’ombre du rocher

Avec un commandeur plutôt rabiboché.

J’eus tout loisir de prendre quelques notes.  

N'aurait-il pas mieux valu l'asperger de flotte?