Il n’y a pas que dans le vallon de Tempé
Que le dieu Apollon aime à être campé.
Il est d’autres vallons sous d’autres latitudes
Toujours très honorés d’offrir leur solitude
Au dieu des beaux-arts et de la vérité.
En toute probabilité,
Au moment où j’écris ces vers que je déverse,
Apollon est du côté de Sparte ou de Delphes.
Ce n’est pas encore l’été.
Je me condamne volontiers ici à une
Brève évocation du printemps
Pendant que Diane et les nymphes, tout un chacune,
Dansent, tournoient, et piétinent Satan.
La Dame verte est transparente:
On peut tout voir au travers
De ses ramures apparentes.
Bref, c’est encore l’hiver.
Le vert tient déjà ses promesses
Grâce aux pins
Et autres résineux du coin,
Mais on attend désormais ses largesses…
C’est l’hiver, mais le début de l'après-midi...
Le soleil n’est pas muet, engourdi…
Le soleil fait parler de lui…
Vient-il à sautiller dans l’herbe et la rosée,
Ou vient-il à ouvrir son bec et à chanter,
On réalise qu’il s’en vient du plus beau quartier
Des enfers, les Champs-Elysées…
Nous sommes en mars et le merle n'est aigri...
Il a beau être l’ambassadeur de la nuit…
Diane se fait belle inconsciemment pour lui…
La voie est libre pour la pousse des violettes...
Des pervenches et des starlettes…
Des ficaires et muscaris...
Les petites sœurs d’Adonis.
J’hésite entre la frégate et la caravelle.
Aubépines et fusains montrent un beau vert
Tendre et vaporeux à se damner la cervelle.
On voit vaguement à travers.
Cela dit, attention aux mauvaises surprises:
Quand on manque de respect au bonhomme hiver,
Il se vexe, il se ravise et ne lâche pas prise.
Les arbres blanchis par le gel
Sont la preuve que le brouillard matinal laisse
Des traces de son passage derrière lui.
Que dire de sa tunique blanche et fraîche
Quand le soleil tombe sur elle, sûr de lui?
Ne la dit-on pas inhibée
Par compliments et sigisbées?
Il ne sera pas dit
Que je verrai à coup sûr cet après-midi
Des formes révélées
Par une tunique mouillée.
Improviser tout de suite un troisième chant
Pour Diane? Pour lui souhaiter la bienvenue?
Est-ce vraiment l’heure, le lieu et le moment?
Puis-je d’un pin posséder la hauteur de vue?
Puis-je être aussi doux que la feuille du foyard?
Nous sommes seulement un vendredi de mars.
Il est une chose que l’esprit imagine
Mal: c’est le bonheur que donnent les aubépines
En mars, les aubépines folles des fusains.
Les aubépines montrent aux arbres voisins
Le chemin à suivre…
Les aubépines montrent qu’elles savent vivre…
Faire autre chose que piquer…
Les aubépines offrent à la nature
Ses dessous verts, vaporeux et sophistiqués…
Il n’est pas de verdure
Qui fume plus tendrement
Dans le sous-bois. C’est leur moment!
Et celui de leurs créatures.
Les aubépines savent le saisir.
Couper des fleurs sèches
Procure plus de plaisir
Que couper des fleurs fraîches…
Je le dis solennellement
Aux unes comme aux autres:
On ne fait ni l’un ni l’autre
Au début du printemps
L’hiver entré dans ses derniers retranchements.
En Mars, le printemps ne fait pas encore montre
De maîtrise avec ses couleurs, ses frets subtils,
Ses parfums vagabonds, légers, qui se rencontrent
Et se croisent comme papillons volatils.
Mars a beau être viril,
Le ruisseau n'est pas une lame
D'acier, froide, muette, infâme,
S'apprêtant à infliger quelque mal:
Il est certes tiré d’un fourreau et brille
Au soleil, mais c’est pour entendre des trilles.
Il aspire à rejoindre un bassin de cristal.
Un bassin au bord duquel baigneuses abondent
Quand elles ne s'éparpillent pas à la ronde.
Il a beau s’emballer à la vue du soleil,
Suivre de la nuit le conseil,
Emettre un murmure d’emblée polyglotte;
Il a beau venir du royaume de Pluton
L’invisible, flatter et orner cette grotte,
Etre résurgence, l’un de ses rejetons,
On le sent d’emblée issu de la botte
Italienne qui est aussi une hotte.
Il appuie d’emblée le soleil
Dans sa vaste entreprise de dégel.
Il appuie d’emblée sa chaude lumière
Qui résonne sous la carapace de pierre.
Le petit ruisseau qui s'écoule sans apprêt
Revendique immédiatement le mois de mai,
Les aubépines en fleurs si aromatiques.
On est ravi par sa fluide beauté plastique.
Par l'application que dans l'évasion il met,
Application qui rappelle celle des Muses
Ici, en ce poème, si je ne m’abuse…
Il est avant tout guilleret…
Est finie sa longue mise entre parenthèses
Dans le plus bucolique quartier des enfers.
Il peut s’exprimer librement à ciel ouvert.
La grotte ouvre les guillemets sous la falaise
Et débite ce qui lui plaît
En mars comme en mai.
Le ruisseau n'est pas accessoire et chimérique.
On dirait qu'à l'air ambiant il communique
Une espèce de joie enfantine... Pourtant,
Dans le royaume de Pluton, grand métronome,
Persévère la condensation des fantômes...
En hiver et encore plus au printemps,
La fonte des neiges gonfle ses tentacules…
Les ruisseaux se font les lointains émules
Des torrents montagnards! Ils se la jouent torrents
Et pour la déesse, c’est tout, sauf aberrant,
Ils se parent de bassins troublants, de ventouses!
Bassins aube longue ou ronds!
Il ne veut pour jeunes épouses
Que les nymphes des environs.
Des tisserandes avenantes.
Les amies de Diane ne sont que des amantes
De passage. Demain elles seront ailleurs,
Ces amantes aussi fugaces que des fleurs.
Pour Diane et toutes les nymphes de son cortège,
Parfois un ruisseau transcendé par le printemps,
Par pluies printanières, par la fonte des neiges,
Fait mieux l'affaire qu'un tumultueux torrent
Qui tombe des sommets qui donnent le vertige
Et au bord duquel fleurs titubent sur leur tige.
Est plus touchante sa ferveur…
C'est la saison des rumeurs proches et lointaines!
La saison des clameurs soudaines!
Comme ils jouissent de tes faveurs
Les jouvenceaux! Heureux de cette connivence!
Et comme leurs retrouvailles et confluences
Sont habiles à former les mailles de ton
Epervier! Et comme de l’imagination
Des hommes ou d’une cavale,
Ils s’emparent des brides et dévalent
Tout ce qu’il y a lieu de dévoiler…
Comment redouter en leur compagnonnage
La solitude et le langage
Escarpé des lieux sauvages?
Quand tu jettes ton épervier
D'eau claire à la face
Du monde entier, je me considère convié!
Je veux être moi aussi le pur dévié,
Un mortel ou immortel qui laisse des traces
De ton passage le long des torrents, le long
Des eaux vives, dans les déserts où Apollon
Se rassemble, dans les vallons
Où une bonne acoustique se décarcasse.
Le renouveau printanier,
C'est le lancer de l'épervier...
Le renouveau printanier,
C'est l'inverse, le contraire,
D’un claquement de fouet!
Là où il est lancé, là où il touche terre,
On entend tout un séminaire
De ruisseaux et de ruisselets.
On écoute murmures verdelets!
Roulades adulées, trilles acidulés.
Est-il bien nécessaire
De clarifier mon propos?
De saisir en vol d'autres mots?
On est lancéolé là où il touche terre,
On entend tout un séminaire
De ruisseaux et de ruisselets.
Dans le pavillon de l'oreille,
On entend des battements d'ailes!
Des passereaux qui ne craignent pas ton filet!
Il touche terre avec une douceur extrême!
Son modèle semble être la tombée du jour!
Il explore les alentours
En ceinturant des blocs qui aiment
Ça! Mailles enveloppent pierres et galets!
Enrobent poissons et créatures parlantes.
Vivent une extase durable les cailloux
Dans le vif argent de son eau courante.
Les truites reflètent les étoiles filantes!
Elles connaissent les dessous
Des berges et viennent briller à la surface.
Ce filet, c’est un bassin versant, un espace
Où nage et frétille un beau et riche butin!
C’est de l'argent et de la soie.
C’est l’après-midi ce qui reste du matin.
S'écoulent, s’ébrouent dans la joie
Ruisselets et menu fretin!
Au milieu du printemps, les hirondelles trissent
Dans le bleu du ciel: elles ont pris le relais
Des nymphes méticuleuses qui ne tissent
Plus sous terre! Leurs toiles sont à l'arrêt
Ou presque ou quasiment. Les nymphes ne plongent
Plus leurs doigts dans leurs motifs et imbroglios!
Elles montrent le bout de leur nez, elles longent
Le ruisseau, tâtent la température de l’eau.
Au début du printemps est autre la musique:
Elles restent dans leur atelier bien au chaud.
On peut être innocente sans être amnésique.
Elles meurent d'envie de remonter là-haut,
Dans la baille avec entrain elles se projettent!
Elles désirent se baigner, faire trempette!
Mais elles craignent encore pour leur santé.
Elles tricotent tout l’hiver des bains d’été!
Elles ne seront jamais dissonantes
Dans les eaux buissonnantes,
Mais il ne faut pas se précipiter.
Elles abhorrent (comme les arbres fruitiers)
Les gelées tardives intempestives.
Elles ne veulent imiter
Des fleurs rabrouées et chétives,
Des bourgeons froissés et glacés.
Il faut se méfier des premières tentatives
De sortie. Le prix peut en être exorbitant.
Peu prennent des initiatives.
La fine dentelle du tout premier printemps
Fait sortir seulement les moins frileuses.
Les plus téméraires et les plus audacieuses.
Et les plus coquettes bien sûr évidemment.
La plupart méditent des tenues plus sérieuses:
Un épais feuillage d’été
Qui se croit l’ultime arbitre des élégances.
La plupart restent assises à leurs métiers.
Elles jouissent encore des commodités
Souterraines, évitent toute extravagance.
Elles sont affamées de lumière et de bains,
Mais ne quitteront qu’en mai juin
Leur vaste logis souterrain.
La grotte paraît habitable…
Lui irait bien du mobilier ou une table.
Il tombe ici et là des gouttes du plafond
Toujours un peu trempé. Les oreilles s’y font.
Les oreilles s'y font sans peine.
On pourrait aisément y passer la semaine.
On ne peut s'empêcher de songer aux enfers,
Mais aussi à une belle éponge de mer
Dont les pores et les entrées sont multiples
Histoire d'encourager vocations et périples.
On ne peut s'empêcher de songer aux enfers
Puisque la mort reste le bien suprême
D'après Phébus lui-même...
Maintenant que vous êtes sous mes yeux, que sous
La main je vous ai à bord de Plaisir-Fontaine,
Autant dire dans l'endroit rêvé où je baigne
Ma psyché, je formule un autre vœu: je vous
Prie d’être des jeunes filles qui ne stagnent…
Ne restez pas agglutinées autour de Diane…
Nous sommes début mars,
Et à voir le soleil buvard,
Ce soiffard qui n’a pas de honte,
On croit tout ce que la neige fondue raconte:
L'hiver sera bientôt sur le départ.
Bourgeons dérouleront leurs feuilles...
Bourgeons velus, boutons bourrus
Eclateront en temps voulu.
Diane je surprends au milieu de ses amies
Friande et gourmande des plaisirs de la vie
Bien que par sa vertu certains soient interdits.
La déesse n’est pas tout ce qui étourdit.
Je l’ai déjà dit mille fois, je le rabâche,
Le printemps appartient aux Grâces
Et l’été aux nymphes des bois.
Ô Diane, nous n'en sommes pas encore là:
C'est la fin de l'hiver, nous sommes début mars,
Et les seules nymphes visibles et présentes
Dans la grotte sont tes suivantes.
La ronde a maintenant cessé. J’entends vos voix.
Elles bavardent italien a cappella,
Enchantent mon oreille au fond de la remise
Du chevreuil. Certaines ont franchi le talus
Et sont parties flâner dans l’inconnu.
C’est la fin de l’hiver, le froid lâche un peu prise…
